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Le Pharaon
(Jerzy Kawalerowicz, Pologne - 1965)

 

 

Sur cette page :

I. Le film de Kawalerowicz

1. Les femmes, patries charnelles...
2. Palette chromatique
3. Un érotisme diffus
4. Anachronismes

4.1. Les mercenaires grecs
4.2. La chair des dieux

4.2.1. Fort Knox égyptien
4.2.2. Le Labyrinthe du Fayoum

Page suivante :

II. Le roman de Prus

III. Fiche technique

IV. Scénario

V. Critiques

VI. Le réalisateur : Jerzy Kawalerowicz

VII. Filmographie de J. Kawalerowicz

 
 
pharaon dvd
 
La fin des Ramessides
Nous sommes à la fin de la XXe dynastie, l'Empire égyptien est en pleine décadence. Pour préserver les richesses et privilèges du puissant clergé d'Amon, le grand-prêtre Hérihor (1) est prêt à abandonner la commerçante Phénicie, vassale de l'Egypte et source de richesses, sur laquelle les féroces guerriers assyriens ont jeté leur dévolu. Ses caisses vides, le jeune pharaon Ramsès XIII réussira-t-il à secouer la torpeur de son peuple superstitieux et à reconstituer une armée pour s'opposer à l'envahisseur ?
En matière de films épiques, les années '60 furent un âge d'or, mais pas seulement pour les cinématographies italienne et américaine. De l'autre côté du Rideau de Fer, le cinéma polonais nous campa quelques grandes fresques épiques comme Les Chevaliers Teutoniques d'Alexander Ford (Kzryzacy, 1960), Le colonel Wolodyjowski et Plus fort que la Tempête de Jerzy Hoffman (Pan Wolodyjowski, 1969 & Potop (Le Déluge), 1974), tous trois tirés de l'œuvre d'H. Sienkiewicz (2).
Retraçant la fin d'une civilisation aussi exotique que celle de la vallée du Nil, Pharaon ne se distinguait qu'en apparence de ces «épopées nationales». Tirée du roman d'un autre grand écrivain polonais, Boleslaw Prus, cette fresque de la fin de l'Empire thébain, comme du reste le sienkiewiczien Quo Vadis ? paru en même temps, était connue comme une métaphore des malheurs de la Pologne gémissant sous la botte des Tsars - nous y reviendrons. Dans la mémoire des cinéphiles, cette adaptation cinématographique demeurera un exemple de rigueur stylisée et de sobriété à cent lieues des péplums hollywoodiens. Le film de Kawalerowicz nous entraîne dans une Egypte poudreuse, où se réverbère, implacable, le disque solaire d'Amon-Ra, jusque dans les profondeurs ténébreuses des sanctuaires adonnés à son culte. Là se jouera le drame des puissants de ce monde, toujours le même quelles que soient l'époque ou la latitude. Difficile de prendre parti entre la jeunesse audacieuse et l'expérience des sages. Entre l'économie et la dépense. Entre la paix et la guerre. Entre populisme et théocratie. «Peut-être les dieux pardonnent-ils le viol de leurs secrets; les prêtres jamais !» Qu'il s'agisse de chasser d'Egypte les étrangers - les Phéniciens trop riches, les Lybiens trop pauvres, dont on n'a plus besoin - ou de soulager la misère du peuple en lui accordant un jour de congé sur sept... dont coût, pour l'Etat qui ne peut se le permettre, 100.000 talents par an. Drame d'une société en crise, qui n'a rien perdu de son actualité en nos jours qui voyent la montée de l'extrême-droite et la remise en question des acquis sociaux.
ramses sur char
 
I. Le film de Kawalerowicz

On reste émerveillé par certaines notations, tel ce défilé de scarabées sur la route, lesquels - bloquant la manœuvre de l'armée égyptienne et détournant cette dernière -, provoque, en contre-coup, l'anéantissement d'un précieux canal d'irrigation et la mort du fellah qui y était attaché.
Addition de situations et de personnages étalés sur plus de trois siècles, Pharaon nous propose une synthèse d'histoire qui peut parfois étonner par la modernité de certains sentiments. Ainsi l'anticléricalisme et l'athéisme affichés par Kawalerowicz, qui certes se conçoivent au temps de la Pologne communiste (c'est l'Armée rouge qui lui fournira les 2.000 figurants nécessaires aux scènes de bataille filmées dans le désert d'Asie centrale), étaient déjà dans le roman de Prus (3) : «Le temps n'est plus où les Egyptiens croyaient aux dieux, dit Thoutmôsis en riant. Les soldats et les paysans s'en moquent déjà ouvertement. Nous insultons les dieux phéniciens, les Phéniciens outragent les nôtres - et la foudre n'est jamais tombée sur personne !...» On jugera que, parfois, le film manque de nuance dans sa relation avec l'Histoire. Ainsi, loin de n'être qu'un prêtre qui s'est fait attribuer le commandement suprême de l'armée, un stratège incompétent, le véritable Hérihor - dont la personnalité reste en fait assez méconnue - était, tout au contraire, un militaire qui comme «Grand-Prêtre» s'était fait octroyer la direction suprême du clergé.

ramses & hebron

La futile Hébron et Ramsès XIII. La fureur de vivre d'une jeunesse dorée, malgré les sombres perspectives d'avenir. Notez, en passant, l'intéressant travail des perruquiers.

 

1. Les femmes, patries charnelles...

Jerzy Zelnik campe un Ramsès manipulé par des femmes dans l'ombre desquelles de puissants intérêts tirent les fils. Dès les premières pages du roman, Thoutmôsis - lui-même impénitent coureur de jupons et loyal ami de Ramsès - se demande si le prince, négligeant son armée pour conter fleurette, a vraiment l'envergure nécessaire pour s'opposer aux prêtres. La chaste esclave juive Sarah (Krystyna Mikolajewska) ne lui aurait sans doute jamais cédé - à lui, un Egyptien - s'il n'avait été l'héritier du trône, attitude qui fait d'elle un personnage à la fois sincère et ambigu, manifestement décalqué de l'Esther biblique. Esther avait accepté l'amour de l'Empereur perse Assuérus... surtout pour pouvoir protéger son peuple persécuté. Ce qui fait d'elle un personnage patriote ou calculateur... selon d'où on se place. En tout cas, il lui en aura coûté d'accepter l'amour d'un homme qui ne partageait pas sa foi - fut-il le futur pharaon. Ce privilège, elle le payera au prix fort. Manipulée par les prêtres, victime des intrigues de sa rivale Kama, elle retournera déshonorée parmi les siens, les esclaves (4).

(Dans le roman, Sarah était fille de Gédéon, régisseur d'un seigneur scribe Sesofris, sur la terre de Gosen; mais le fellah du canal d'irrigation était un Egyptien, qui injuriait les mercenaires grecs «étrangers barbus, frères des Juifs et des Phéniciens». Ramsès la rachetait à son père pour le prix de la chaîne en or qui ornait son cou. Equivoque, le film, en passant sans transition de l'épisode du canal à la rencontre avec Sarah suggérait une possible parenté entre le paysan-esclave et la jeune fille du régisseur.)

L'autre femme est la danseuse phénicienne Kama (Barbara Brylska), chargée par ses compatriotes de séduire Pharaon, afin d'obtenir que celui-ci fasse la guerre à l'Assyrie afin de protéger la Phénicie. Kama déborde de haine pour sa rivale, «la Juive», la concubine dont le fils - bâtard d'Egyptien - pourrait, comme vice-roi, un jour monter sur le trône d'Israël, vassale de l'Egypte. Il lui faut la détruire, coûte que coûte.
Dans la partie truquée qui s'annonce, les Phéniciens sont tout à la fois arbitre et partie. Commerçants avisés, ils ont toujours vécu en bonne intelligence avec leurs maîtres égyptiens, qu'ils enrichissent de leurs tributs. Des victimes ? Pas si sûr, car il est clair aussi qu'en cas de conflit entre l'Egypte et l'Assyrie, ils ne se gêneront pas pour trafiquer avec l'un et l'autre, négocier butin et prisonniers voués à l'esclavage. Soufflant le chaud et le froid, ils redoutent à bon droit la cruelle domination des belliqueux Assyriens et menacent d'évacuer leur pays, de prendre la mer avec leurs bateaux si l'Egypte (5) ne les défend pas. En fait, les Phéniciens sont surtout des comploteurs-nés, essentiellement intéressés par le profit. Mais comment pourraient-ils agir autrement, étant pris entre deux «grands» à la discrétion desquels il leur faut bien s'en remettre ? Prus mène de main de maître une intrigue politique éblouissante dont de longs dialogues extraits se retrouveront mot pour mot dans le film de Kawalerowicz, adaptateur scrupuleux (souci que l'on retrouvera dans son Quo Vadis ?, 2001).

Enfin, il y a l'Egyptienne Hébron (6) (Ewa Krzyzewska), la jeune promise de Thoutmôsis, l'ami intime de Ramsès. Elle ne s'est fiancée à ce noble seigneur que pour être plus proche du prince qu'elle vénère (avec beaucoup de tact, le fidèle et complaisant Thoutmôsis renoncera à cette union). Entre Kama et Sarah, Hébron est un personnage qui, dans cette intrigue, cherche sa place... Les maîtresses de Ramsès, Kama la Phénicienne, Sarah la Juive et Hébron l'Egyptienne ont pour seule raison d'être de montrer le caractère faible et hésitant du jeune pharaon. A la limite, on pourrait y reconnaître une allusion à la structure plurinationale de l'ancienne Egypte, qui correspondrait à la République nobiliaire polonaise dans laquelle cohabitaient plusieurs ethnies...

pharaon cour temple

C'est dans l'enceinte de ce sanctuaire que le drame va se dénouer

 

2. Palette chromatique

Tourné par 35 C dans le désert de sable d'Ouzbekistan et, partiellement, in situ au pied des Pyramides, dans l'enceinte du Temple d'Amon à Karnak et dans la Vallée des Rois, Pharaon a les couleurs fanées d'une civilisation révolue, «anachorétique» pourrait-on dire. Des visages plaqués de fard gris, des corps bronzés demi-nus contrastant avec les linges blancs qui les vêtent sont les choix chromatiques du réalisateur. Dans l'objectif de la caméra, les ocres du désert, les gris de granits décolorés par le temps prévalent sur la luxuriance des jardins, comme sur la chamarrure des salles peintes de vives couleurs dont les aquarelles des voyageurs du XIXe s., David Roberts, Giovanni Belzoni, Hector Horeau etc., nous ont restitué le souvenir.

Contre l'avis de son conseiller historique, K. Michalowski, Kawalerowicz poussa la stylisation chromatique jusqu'à affubler pharaon tantôt d'un pschent, la couronne double, or pour le rouge et argent pour le blanc - interprétation plausible (7) quoique peut-être audacieuse - et tantôt d'un casque de guerre (khépresh) de pâle azur métallique, plutôt que bleu-cobalt soutenu (8).

Tourner certaines séquences au milieu de ruines antiques dénote certes un souci d'authenticité - mais guère de vraisemblance. Les Egyptiens ne construisaient en pierre que les temples et les tombeaux, et il ne subsiste aucun vestige de palais qui leur soit comparables. Les pharaons habitaient des demeures faites de bois et de briques d'argile séchée au soleil, dont il ne reste rien d'utilisable pour les cinéastes. Mais quel pharaon accepterait d'habiter des ruines éventrées, à moins d'une métaphore du déclin d'une civilisation ?

Dans un billet publié dans Les cahiers du cinéma au moment de la sortie de l'Egyptien de Michael Curtiz, Herman G. Weinberg (9) persiflait à propos de la pruderie américaine qui rhabillait jusqu'au cou les Egyptiens lesquels, en réalité, voici trois mille ans, vivaient quasi-nus. Que l'on se reporte aux quadrichromies rassemblées dans les ouvrages sur l'art égyptien ou aux traités du XIXe s. sur le costume antique (légèrement dépassés [10], soit !), Pharaon restitue très bien les costumes égyptiens antiques, tels qu'on peut les voir sur les fresques et bas-reliefs (pagne de lin blanc, perruques de laine tressée) avec un souci d'exactitude archéologique qui n'exclut pas la stylisation. Les guerriers égyptiens portent des perruques de laine torsadée, qui leur servent de casques. Aux prêtres au crâne rasé répondent les époustouflantes compositions capillaires féminines (et aussi celles de Thoutmôsis), amplifications (11) à peine de celles portées voici trois mille ans, dont l'une des fonctions et non la moindre est de masquer la poitrine dénudée de l'actrice qui la porte.

pharaon pschent

Pharaon porte le "pschent"... or et argent

Par sa sobriété étudiée (12), l'Eastmancolor délavé de Pharaon, qui n'est pas sans rappeler les magazines des années '50, a un petit parfum d'archives qui contraste avec la munificence Technicolor à la C.B. DeMille des Dix Commandements.

pharaon danseuse

Une danseuse (Alina Borkowski) fait les pointes en tendant un voile pudique : orgie stylisée et érotisme diffus

 

3. Un érotisme diffus

En 1964, c'était une belle audace et même carrément «en avance» que de faire tourner par des actrices tout un film en monokini. Et même si Kawalerowicz n'a pas poussé jusqu'au bout ce choix (c'eût été de la complaisance [13]), son souci de réalisme reste à ce jour inégalé comme en témoigna encore récemment la série docu-fiction réalisée par Tony Mitchell, The Ancient Egyptians (14), au demeurant excellente.

Hors le pagne court, essentiellement masculin, les costumes égyptiens étaient plutôt unisexe, d'où que les femmes dévoilaient généralement leurs seins, du moins les jeunes (la nudité intégrale dénotant plutôt la condition servile ou l'enfance [15]). Consacré à Isis et symbole de pureté, le lin était l'étoffe de prédilection des Egyptiens. D'origine animale la laine était, elle, considérée comme impure et était interdite dans les enceintes sacrées des temples. «Certains portaient des robes soutenues par des bretelles, allant des seins aux chevilles, tombant droit et sans ornements. A cette tenue austère, la plupart des Egyptiens préféraient la robe plissée en lin, qui laisse le cou bien dégagé, moule le torse et s'évase vers le bas (16).» Les femmes portent elles aussi de ces robes plissées, appelées d'un mot grec kalasiris (Hdt., II, 81) : «Une chemise très fine et par-dessus une robe blanche plissée et transparente comme celle des hommes. Elle se noue sous le sein gauche et découvre le sein droit, s'ouvre au-dessous de la ceinture et descend jusqu'aux pieds (17).» Une photo de presse (18) montre Kama, dans une scène tombée au montage, portant une de ces fines étoffes plissée, avec dessous un minuscule cache-sexe mais les deux seins couverts, assez semblable à celle que - par exemple - porte la reine Nefertari sur une fresque de son tombeau.

Avec beaucoup de jugement, Kawalerowicz - tout en restant dans les limites de la décence - restitue l'érotisme diffus des fresques égyptiennes. Bien sûr, à filmer des dos nus ou des perruques laquées couvrant opportunément les seins contraint les actrices à un jeu de scène parfois empreint de raideur, mais il reste que la tentative de libération des corps, archéologiquement justifiée, était intéressante.

pharaon 1 nikrotis

La reine-mère Nikrotis, une intrigante, veut ramener son fils Ramsès XIII dans l'obéissance au clergé d'Amon

 

4. Anachronismes

Le livre et le film comportent un certain nombre d'erreurs historiques imputables à l'état des connaissances égyptologiques à la fin du XIXe s. Kawalerowicz en a d'ailleurs rectifié une, de taille, l'usage anachronique de mercenaires grecs sous la XXe Dyn., commandés par des officiers nommés Patrocle et Kalipsos.
Le légendaire «trésor des pharaons», trésor d'or vénal conservé dans un labyrinthe en est une autre, qu'il était impossible d'éluder vu son rôle central dans l'intrigue.

4.1. Les mercenaires grecs

On a longtemps cru que le terme égyptien Haou-nebout désignait les Grecs (il finira d'ailleurs par les désigner, mais tardivement [19]). Ce terme, aux temps qui nous intéressent ici, semble n'avoir concerné, en fait, que les Libyens - et le film de Kawalerowicz, à la différence du roman, a rectifié l'erreur en remplaçant les mercenaires grecs par des Libyens.
On a souvent rapporté au règne de Mineptah (1232-1224 - XIXe Dyn.), l'emploi de mercenaires achéens. Mais les Akaiouash de Libye, dont parlent les archives amarnéennes, étaient-ils bien apparentés à la civilisation mycénienne ? Une allusion, au chant XIV de L'Odyssée, rapporterait aux temps de la guerre de Troie la présence de guerriers professionnels achéens au service de l'Egypte; mais le texte de L'Odyssée fut fixée entre le IXe et le VIIe s., et Psammétique Ier (663-609) reste le premier pharaon dont on puisse dire, avec certitude, qu'il employa des mercenaires grecs.

4.2. La chair des dieux

En Egypte, l'or était sacré, étant considéré comme la chair des dieux. Les seuls trésors qu'aient jamais pu imaginer les Egyptiens étaient les céréales et autres stocks de matières premières. L'or vénal était inconnu de cette civilisation qui n'a jamais battu de monnaie. Les Egyptiens avaient une monnaie comptable, le shat d'or, mais pas de monnaie de circulation. La soif d'or de Chéops, dans Terre des Pharaons (Howard Hawks, 1954) est donc un contresens, du point de vue des mentalités.

La plus ancienne mention du «trésor des pharaons» est dans l'Odyssée (chant IV), lorsque Ménélas parle de «Polybos, qui habitait dans la Thèbes d'Egypte, où de nombreuses richesses étaient renfermées dans les demeures. Et Polybos lui donna deux baignoires d'argent, et deux trépieds, et dix talents d'or, etc.» En ceci est conforme à l'Odyssée tel film de Giorgio Ferroni qui montre Ménélas retour de Troie, pillard rapace, venu en Egypte offrir à pharaon l'aide de ses troupes mercenaires dans le seul but d'en piller le trésor (Hélène, reine de Troie, 1964).

4.2.1. Fort Knox égyptien
«Il y avait là des tonneaux remplis de poussière d'or; des barres d'or fondu étaient alignées le long des murs; des briques d'argent s'amoncelaient jusqu'au plafond. Sur des tables étaient disposés des monceaux de rubis, de topazes, de saphirs et de diamants, de perles grosses comme des noix. Pour un seul de ces bijoux, on eût pu acheter une ville» (Prus, Le Pharaon). Dans le film, le trésor consiste essentiellement en lingots d'or, soigneusement rangés comme sur des palettes. Pas d'argent, ni de perles, ni de joyaux, ni d'objets précieux d'aucune sorte. Rien que des parallélépipèdes d'or. «Tel que montré dans le film - explique François Daumas, intervenant dans le débat de l'A2 (voir «bonus» DVD) -, aucun trésor comparable n'a certainement jamais existé, à notre connaissance, dans les pyramides. Certes, certains dépôts d'objets d'or ont dû exister dans les réserves des palais, des temples, des tombeaux. Mais les anciens Egyptiens n'accordaient aucune valeur monétaire à l'or : leur société était basée sur le troc. Lorsque, contraints par la nécessité (l'invasion perse), ils créèrent pour payer leurs mercenaires, une monnaie, ils la frapperont à la réplique exacte de la darique perse, et à l'effigie de leur roi; et les numismates, au début, les prendront pour des contrefaçons. L'or était considéré comme la chair des dieux, une offrande agréable.»
Même si les pilleurs de tombe égyptiens de l'antiquité ne cherchaient qu'à s'emparer pour leur propre usage d'objets rituels (et non de richesses vénales), ces dépôts pouvaient être considérés, par les peuples usant de monnayage, comme trésor. Ce qui suggérera, d'ailleurs, à Hérodote, le célèbre conte de Rhampsinite (où un architecte construisant un tombeau, inclut un mécanisme secret pour pouvoir y accéder secrètement et piller le trésor funéraire [20]). Maspero n'a pas hésité à considérer cette fable comme authentique et à l'insérer dans ses Contes égyptiens.

«Certains mécanismes secrets, mis au point par les architectes égyptiens, ajoute Daumas, telle certaine porte à Denderah, que l'on pourrait encore faire fonctionner, confortent l'idée de trésor «coffre-fort.» L'aura de mystère dont nous nimbons les pyramides depuis le XVIIIe s. - et même depuis Hérodote, peut-on dire - fera le reste !

4.2.2. Le Labyrinthe du Fayoum
Le roman situait le labyrinthe non sous une pyramide, mais sous un temple de la province de Piom, c'est-à-dire dans le Fayoum, au bord du lac Mœris. Cette localisation et sa description se conforme à celles d'Hérodote et de Strabon qui parlaient de trois mille pièces et salles, sur deux niveaux. Selon le romancier, au lieu de donner au visiteur un itinéraire direct, une grille à décoder le contraint à faire quatre fois le tour du labyrinthe en ouvrant chaque fois de nouvelles portes secrètes, d'où qu'il lui soit ensuite impossible se rappeler le chemin emprunté. Sementou - le prêtre de Seth allié de Ramsès - percera à jour l'ultime mécanisme de sécurité prévu par les prêtres pour, le cas échéant, rendre leurs trésors définitivement insaisissables : tout le labyrinthe est miné par des charges de poudre noire explosive ! (Kawalerowicz ne croira pas devoir conserver dans son film ce détail par trop rocambolesque, dont Jacques Martin dans Le Sphinx d'Or avait cependant fait ses choux gras : ses secrets sur le point d'être percés par l'espion de Jules César, le temple d'Efaoud se faisait sauter.)

 

 


NOTES :

(1) Nous orthographierons systématiquement «Hérihor», conformément à l'usage français, en dépit du fait que le roman de Prus, et la documentation cinématographique relative au film de Kawalerowicz, nomment ce personnage «Herhor». - Retour texte

(2) Dans Les Chevaliers de la Croix (1901), Sienkiewicz raconte la défaite des Chevaliers Teutoniques par les Polonais, à la bataille de Grunwald, ou Tannenberg, le 15 juillet 1410 (le film de Ford fut commandité pour le 550e anniversaire de la bataille).
Quant à la trilogie romanesque Par le fer et par le feu (1884), Le Déluge (1886-1887) et Messire Wolodyowski (1888-1889), elle retraçait respectivement la révolte des Cosaques, appuyée par les Tartares, durant les années 1648 et 1649, la lutte de la Pologne contre le roi de Suède Charles X Gustave au temps de Jean II Casimir Wasa, en 1655-1660 et, le troisième, la guerre contre les Turcs et l'héroïque résistance de la forteresse de Kamieniec, sous Jean II Sobieski, en 1668-1673. Toutefois, après en avoir réalisé les volets trois et deux, Jerzy Hoffman devra attendre vingt-cinq ans avant de pouvoir en porter à l'écran le premier épisode, Par le fer et par le feu (Ogniem i Mieczem, 1999). A noter que dans les années '60, Fernando Cerchio s'en était chargé, en Italie (Col ferro e col fuoco, 1962) !
Dans la même période, la Pologne tournera encore : Pierscien ksieznej Anny (L'anneau de la duchesse Anne) (1970), de Maria Kaniewska : les Polonais sous le joug de l'Ordre Teutonique, en 1406; Boleslaw Smialy (Boleslav le Hardi) (1971), de Witold Lesiewicz : Boleslas II, en 1079; Kopernik / Copernicus (1972), d'Ewa et Czeslav Petelski; Gniazdo (Le berceau) (1974), de Jan Rybkowski : sous Miezko Ier, bataille de Cedynia contre le Saint-Empire, en 972; Kasimierz Wielki (Casimir le Magnifique) (1974/75), d'Ewa et Czeslav Petelski : Casimir III le Grand, en 1333-1370 (remerciements à Hervé Dumont, Cinémathèque de Lausane, pour ces dernières précisions filmographiques). - Retour texte

(3) Il est clair que tout ce que le romancier fait dire à ses personnages ne reflète pas nécessairement sa pensée. Très loin d'être anticlérical, Prus - comme tous les positivistes - saluait le savoir des prêtres et déplorait l'ignorance des gens du peuple. Nous y reviendrons dans le paragraphe consacré au romancier. - Retour texte

(4) Dans le film, on ne voit guère les Juifs (il serait plus judicieux, historiquement, d'ici parler des «Hébreux»); en fait on ne les voit pas du tout, sauf Sarah. Or, judéo-christianisme oblige, nombre d'auteurs du XIXe s. et de cinéastes au XXe semblent avoir éprouvé des difficultés à évoquer l'exotique civilisation des pharaons sans passer par la Bible (CLICK - CLICK - CLICK) : Moïse, Abraham, Joseph... Que font donc ces Hébreux en Egypte en 1085, alors qu'ils sont supposés en être repartis avec Moïse depuis plusieurs siècles déjà ? Il est vrai que les questions de chronologie n'inquiètent guère Prus, tout son roman en témoigne.
Soulignons que ce sont les Phéniciens qui, dans le roman et dans le film, sont liés au pouvoir de l'argent.- Retour texte

(5) C'est du reste ce qui finalement arrivera, mais deux siècles plus tard, lorsque fuyant les Assyriens une colonie de Tyr fondera Carthage en Afrique du Nord (IXe s.). - Retour texte

(6) Dans le roman, Hébron, fille d'Antiphe, le gouverneur de Thèbes, est une jeune fille très mondaine et très courtisée, qui n'épouse le général Thoutmôsis qu'en raison de sa position prestigieuse auprès du pharaon (Thoutmôsis, en retour, ne s'intéresse qu'à sa dot). Dans la dynamique du roman, Hébron a un rôle très effacé (Chap. XVII et XIX, et quelques mentions ultérieures). Sa liaison avec Ramsès est exploitée par les prêtres - qui, en son absence, introduisent dans le palais son sosie Lycon, lequel se livre nu à toute sorte d'extravagances - afin de faire naître des rumeurs sur son irresponsabilité.- Retour texte

(7) Les couleurs des fresques sont-elles exactes ou conventionnelles ? - Retour texte

(8) En fait le khépresh n'est pas un casque de guerre, comme on l'a cru autrefois. Distinguons donc le casque argenté à reflets bleutés que porte Ramsès XIII réprimant la révolte des mercenaires, du khépresh proprement dit, doré et clouté qui le coiffe tout à la fin du film, lorsque Lycon vient l'assassiner. - Retour texte

(9) Herman G. Weinberg, «Lettre de New York», Les cahiers du cinéma, n° 41, décembre 1954. - Retour texte

(10) Nous songeons, bien entendu, aux classiques «Hottenroth» et «Racinet».
1) Albert Racinet, Le costume historique, Firmin Didot éd., 1876-1888, 6 vols, env. 2.000 p. Les planches couleur ont été rééditée en un volume dans : A. Racinet, Histoire du costume (Introd. Aileen Ribeiro), Paris, Bookking International éd. (1988), 1991, 320 p.;
2) Friedrich Hottenroth, Le costume, les armes, les bijoux, la céramique, les ustensiles, outils, objets mobiliers, etc. chez les peuples anciens et moderne, Paris, A. Guérinet, 1885-1899. Les 240 planches couleur ont été rééditées dans : F. Hottenroth, L'art du costume, Paris, L'Aventurine éd., 2002.
Il est à noter que les rééditions de ces «sommes» se limitent généralement aux planches d'époque, leur seul intérêt, le texte original ayant été rafraîchi ou sabré (en général, il se limite aux légendes des illustrations).- Retour texte

(11) Dans le précité Hottenroth, l'édition originale comme la réédition, une série de figures sont consacrées aux coiffures égyptiennes qui confirment le film de Kawalerowicz. - Retour texte

(12) On peut ainsi regretter l'absence de certaines notations qui eussent archéologiquement judicieuses : par exemple l'absence de peaux de léopard, marque distinctive des prêtres, qui de surcroît se seraient très bien harmonisées dans la palette chromatique du film. - Retour texte

(13) Sur les dix-sept scènes du film où intervient la gent féminine, Kama apparaît 5 fois, et chaque fois est nue ou quasiment, tandis que Sarah, sur ses 6 scènes, est nue deux fois seulement; à celà il convient d'ajouter la scène d'«orgie» avec sa danseuse. Nikrotis et Hébron apparaissent respectivement à 3 et 2 reprises, mais toujours dans des robes fourreau (recensé d'après la version DVD de 144'). - Retour texte

(14) Le Temps des Pharaons [prod. Wall to Wall], quatre épisodes et six reportages sur divers aspects du tournage (Canada - Grande-Bretagne, 2003).
DVD : Warner Home Video, réf. Z10 31379.- Retour texte

(15) «Les musiciennes de profession portaient, comme les dames, la grande robe transparente. Souvent elles ne portaient aucun vêtement, mais seulement quelques bijoux, ceinture, collier, bracelets, boucles d'oreilles. Les servantes de la maison, qu'il n'est pas toujours facile de distinguer des enfants, circulent nues, surtout lorsque leurs maîtres reçoivent des invités, et offrent hardiment à l'admiration leur petit corps mince et agile» (Pierre Montet, La vie quotidienne en Egypte au temps des Ramsès, Hachette, 1946, p. 78).- Retour texte

(16) P. Montet, op. cit., p. 77. - Retour texte

(17) P. Montet, op. cit., p. 77.- Retour texte

(18) Dans le press-book Atlas Filmverleih GmbH. - Retour texte

(19) Cf. Jean Vercouter, Essai sur les relations entre Egyptiens et Préhellènes, Adrien Maisonneuve éd., coll. l'Orient ancien illustré, n° 6, 1954.
A noter que Cecil B. DeMille, dans Les Dix Commandements (1957), se conforme aux thèses dix-neuvièmistes en montrant un ambassadeur troyen (en panoplie militaire grecque classique), apportant au nom du roi Priam le tribut à Ramsès II. Et dans le récent Troie (2004), Wolfgang Petersen place dans sa ville de Troie quelques colosses de style égyptien. - Retour texte

(20) Il existe une autre version de ce conte, mettant en scène des frères architectes - Agamède et Trophonios -, mais qui se passe à Orchomène, en Grèce centrale. Laquelle des deux est copiée sur l'autre ? - Retour texte