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La bataille des Thermopyles
(Three Hundred Spartans, Rudolf Maté, 1961)

Aujourd'hui est un beau jour pour mourir...

 

Sur cette page :

I. Les Guerres Médiques à l'écran

Le film
La tactique de la phalange
Quand l'Histoire se répète
Le Monument contemporain

Pages suivantes :

II. La bataille des Thermopyles

A. Sparte : fantasmes et réalités

B. Les «300 Spartiates»

III. Bibliographie

IV. Codicile de Francis Moury

V. Fiche technique

 

La bataille des Thermopyles
(Three Hundred Spartans, Rudolf Maté, 1961)

Aujourd'hui est un beau jour pour mourir...

«A Marathon, mon père n'avait lancé qu'une vague. Moi je déchaîne un océan !» Une armée d'invasion innombrable déferle sur la Grèce. Pour s'y opposer, 300 guerriers de Sparte s'offriront en holocauste ! Pour le taciturne roi Léonidas, l'exemple vaut mieux que de creux discours politiciens...

Deux projets de remakes du film de Rudolph Maté avaient été annoncés en 2002, qui semblent aujourd'hui tombés aux oubliettes.
La sortie en DVD Zone 2 chez Fox Pathé Europa du chef-d'œuvre de Maté, le 6 avril 2005, est pour nous l'occasion de ressortir ce dossier naguère publié sur le défunt Cinérivage.com, revu et augmenté, et complété de l'iconographie qui s'imposait.


La bataille des Thermopyles
(Three Hundred Spartans, Rudolf Maté, 1961)

Aujourd'hui est un beau jour pour mourir...

 
Des Lacédémoniens tombés aux Thermopyles
Le sort fut glorieux, et sublime la mort...
Leur superbe linceul, ni la corruption,
Ni le Temps destructeur ne le pourront flétrir.

SIMONIDE DE CÉOS (556-467 av. n.E.)
bataille thermopyles
bataille thermopyles

I. Les Guerres Médiques à l'écran

Deux films se sont attachés à décrire cette période de l'Histoire de la Grèce antique : La bataille de Marathon (Jacques Tourneur, 1959) et La bataille des Thermopyles (Rudolph Maté, 1961), auxquels on pourrait éventuellement rajouter une adaptation TV des Perses d'Eschyle pour la R.A.I. signée Vittorio Cottafavi (1975).

Les Guerres médiques furent le grand moment de l'Histoire grecque. Dans les années '60, ces deux films majeurs - l'un, italien, tourné en Yougoslavie; l'autre, américain, réalisé en Grèce - en célébrèrent la gloire. Au niveau du corpus, c'est relativement peu de volume, alors que la Guerre de Troie (CLICK et CLICK), par exemple, a suscité une véritable pléthore de remakes.

leonidas - themistocle

Léonidas (Richard Egan) et Thémistocle (sir Ralph Richardson) parlent d'une seule voix, dans le film. Résister. Défendre la Grèce. Roublard, le politicien athénien place sa flotte sous le commandement des Spartiates... qui ne connaissent rien aux choses de la mer : «Comme ça ton amiral ne gênera pas le mien !»
En fait, à Salamine, Thémistocle aura quelques difficultés à faire accepter sa stratégie par l'«amiral spartiate» Eurybiade qui lèvera sur lui son bâton de commandement. «Frappe, mais écoute !»

Le film
Illustrant le même propos que La bataille de Marathon - un petit peuple libre et héroïque se dresse contre la tyrannie asiatique -, La bataille des Thermopyles n'en est pas moins un film atypique, s'agissant d'une production américaine tournée en Grèce avec des techniciens italiens, le cas est unique. Mais, si La bataille de Marathon finit sur la victoire des Grecs, La bataille des Thermopyles, après l'écrasement des martyrs, s'achève elle par un plan sur le monument moderne, non pas celui des Thermopyles édifié en 1955, mais celui du Soldat Inconnu, à Athènes. C'est devant cette œuvre des sculpteurs Dimitriadis et Rok que, place de la Constitution, (platia Syndagma) les touristes peuvent assister à la relève de la Garde, les Evzones au costume si pittoresque, avec leur jupette plissée - la fustanelle - dont les quatre cents plis symbolisent les 400 années d'esclavage sous le joug turc. C'est alors que se répercute en écho la promesse d'une victoire finale : Léonidas le Spartiate se tiendra en esprit aux côtés de l'Athénien Thémistocle, avec la flotte. A Salamine. La volonté des morts et celle des vivants tendues vers un même objectif.

Poème de mort. Poème patriotique. «Tu vas mourir, roi Léonidas. - Mais la Grèce vivra !» L'image d'Epinal n'est pas loin, mais ô combien rafraîchissante. Un rappel de valeurs oubliées... Le film est admirablement servi par le jeu sobre de l'ancien champion de judo et déjà vétéran du péplum Richard Egan (1), dans le rôle de Léonidas, entouré d'excellents acteurs comme sir Ralph Richardson dans le rôle de Thémistocle, le politicien roublard, et de l'actrice grecque Anna Synodinou, dans celui de la reine de Sparte, Gorgo, énergique mais en même temps soumise à la volonté des dieux («On m'a prédit que les femmes chanteront mon amour pour toi !»). Une mention toute particulière pour John Crawford, superbe de puissance dans le rôle du fruste mais loyal lieutenant de Léonidas, Agathon. Encerclés de toutes parts, Agathon et Pentheus (Robert Brown), les deux lochagoï (lieutenants) de Léonidas ne livreront pas le corps de leur roi tombé. Ils lutteront jusqu'à la mort pour ses dépouilles, dans la plus pure tradition des héros d'Homère. La scène n'est pas sans anticiper celle que filmera Sergueï Bondartchouk neuf ans plus tard pour Waterloo, lorsque les canons anglais «fusilleront» à bout portant le dernier carré de la Vieille Garde, après que le général Cambrone ait lâché son mot historique. Mais aux Thermopyles, il n'y eut pas de Perse pour paraphraser l'ultime sommation : «Braves Français, vous avez fait tout ce que l'honneur exige...»
Pour filmer l'extermination des derniers «Thermopylomaques» sur le kolônos et figurer ces nuées de flèches «qui obscurcissaient le ciel» (HDT., VII, 226), Maté utilisera vingt «bazookas» à air comprimé, chargés de projectiles jusqu'à la gueule - obtenant ainsi une telle densité de feu au départ, qu'à l'arrivée (impact), il lui faudra recourir à un expédient afin de ne pas massacrer pour de vrai les figurants du «dernier carré» grec : la pellicule sera griffée.

agathon & mur phocidien

Agathon (John Crawford) veille sur le mur Phocidien,
ultime rempart de la Grèce.

 

leonidas & gorgo

Léonidas (Richard Egan) et son épouse, la reine Gorgo (Anna Synodinou). «Les Thermopyles ? Mais c'est loin de Sparte ! - Pour un Grec, aucun lieu de Grèce n'est éloigné !»

 

Opérateur de talent et réalisateur de nombreux westerns, Rudolph Maté (2) n'en était pas à son premier péplum puisqu'en 1957, il avait déjà signé Revak le Rebelle (Revak, lo schiavo di Cartagine - avec Jack Palance), un médiocre téléfilm qui fut cependant exploité en salle. Détail amusant, l'un des protagonistes était le Spartiate Xanthippe, général mercenaire au service de Carthage, mais désapprouvant la barbarie «orientale».
La beauté des paysages grecs est admirablement mise en valeur par la photographie nuancée de Geoffrey Unsworth (qui plus tard signera les images de Superman, 1978) et le rythme du film est remarquablement soutenu par une musique de Manos Hadjidakis (1925-1994) alliant les compositions symphoniques à des éléments folkloriques hellènes (bouzoukia). Avec Les Enfants du Pirée (du film de Jules Dassin Jamais le Dimanche/Never on Sunday, 1960), Hadjidakis fit connaître du grand public les mélodies populaires grecques, préparant le terrain à Mikis Théodorakis (Zorba le Grec, Michael Cacoyannis, 1964) et à la déferlante du sirtaki.

Soulignons enfin parmi les scénaristes - George St. George (également producteur), Ugo Liberatore, Giovanni D'Eramo et Gian Paolo Callegari - la présence de l'Italien Remiggio Del Grosso qui, d'après Plutarque et Shakespeare, scénarisera ensuite quelques épisodes tirés de l'histoire de la Rome républicaine tel Mucius Scævola et Coriolano, Eroe senza Patria assez réactionnaires. Dans ce dernier film, les tribuns de la plèbe - ennemis de l'aristocrate Coriolan - sont en fait des agents à la solde des Volsques ennemis. Contrevérité historique (3) non dénuée d'arrières-pensées en ces temps de guerre froide, assurément. Passé à la réalisation, il signera également une curieuse séquelle de Quo Vadis ?, Ursus et la Fille des Tartares : au XIIe s., le héros polonais Ursus lutte contre l'envahisseur «Tartare», c'est-à-dire métaphoriquement les Russes.

Conçue dans la même perspective vibrante que The Alamo (John Wayne, 1960), La bataille des Thermopyles est plus concise, quoique traitant d'événements similaires - dans un ancien monastère, une poignée de patriotes assiégés par un ennemi supérieur en nombre, sont exterminés après treize jours de siège. Politisant la campagne publicitaire de son film sorti à la veille des élections présidentielles qui allaient porter J.F. Kennedy au pouvoir, John Wayne avait vu se mobiliser contre lui non seulement ses ennemis idéologiques, mais aussi ses amis texans. Avec un louable souci de rigueur historique (le cow-boy hollywoodien était marié à une hispanique, la péruvienne Pilar), son film saluait la valeur et l'esprit chevaleresque du général ennemi, le dictateur Santa-Anna (4). Rien de tel dans La bataille des Thermopyles où, a priori, en dépit ou à cause de la référence classique à l'Antiquité grecque, épouser une cause aussi lointaine dans le temps et dans l'espace - l'Occident agressé et victime, l'Orient barbare et impérialiste - relève du lieu commun.
Il y aurait une relation (5) à faire entre la production de ce film américain tourné en Grèce, en 1960, et l'érection en 1955 par la préfecture de Lamia du monument avec statue en bronze de Léonidas aux Thermopyles, sur l'emplacement identifié comme le kolônos, le mamelon où furent exterminés les derniers compagnons de Léonidas, qui refusaient de livrer le cadavre de leur roi - scène bien mise en valeur par le film. Cette statue avait été financée par souscription internationale lancée par une association de 300 Grecs américains, «Les Chevaliers des Thermopyles». Comme telle autre de Léonidas érigée à Sparte-Mistra, elle portait sur son socle l'inscription Molon labé («Viens les prendre !»), la réplique de Léonidas-Richard Egan à Hydarnès, en Grec moderne d'abord, puis en anglais/français à l'intention des spectateurs. Pas plus sans doute que ne devait être un hasard la publication par l'Ecole française d'Athènes des Problèmes historiques autour de la bataille des Thermopyles (6), qui sort en même temps que le film auquel il ne fera du reste (bien sûr) aucune allusion.

leonidas - thermopyles leonidas - sparte

Molôn labé ! - Viens les prendre !»
Ces deux statues contemporaines - à gauche, aux Thermopyles (1955) (phot. M. Eloy); à droite à Sparte (Mistra) - rappellent à travers l'exemple antique de Léonidas le «Non» de Metaxas à Mussolini, en 1940.

 

Le site historique des Thermopyles était inutilisable. En effet, les alluvions du Sperchios ont complètement modifié la configuration des lieux, étirant sur cinq kilomètres un étroit passage entre la mer et la montagne où, en -480, en certains points, un chariot avait juste la place pour passer. En outre, la colline où périrent les derniers défenseurs grecs, maintenant surmontée par l'imposant monument commémoratif de 1955, se détache sur le fond d'un ciel strié de lignes à haute tension, ce qui n'arrange pas les choses... Filmée (sauf erreur) dans la région de Marathon, la production bénéficia, en revanche, du concours de l'Armée royale hellénique pour la figuration et, pour les questions de reconstitution, de deux conseillers, l'un militaire : le major grec Cléanthis Damianos, l'autre historique : Paul Nord (7). Aussi peut-on s'étonner de certaines approximations dans les scènes de bataille. Léonidas, par exemple, défendit certainement le goulot à l'endroit le plus resserré et n'eut pas à déployer ses troupes comme on le voit spectaculairement dans le film. Hérodote note qu'à la hauteur du mur Phocidien, où le roi de Sparte s'était retranché, le défilé était large d'environ un demi-plèthre, soit une quinzaine de mètres (8). Et le Père de l'Histoire d'ajouter qu'aux deux extrémités du défilé, soit respectivement à la hauteur des bourgades d'Alpènoi et d'Anthélé, il y avait juste assez de place pour le passage d'un char (HDT, VII, 176). La longueur totale du défilé était d'environ six kilomètres. Dans de telles circonstances, la supériorité numérique des Perses ne leur était d'aucun secours, sauf à se gêner mutuellement.

thermopyles - carte

Le défilé des Thermopyles (Extr. Guide Bleu Grèce, Hachette, 1967).

 

La tactique de la phalange grecque reposait sur les files en profondeur et non sur les rangs frontaux, au contraire du film (nous y reviendrons). Précisons encore que les Spartiates portaient les cheveux longs et la barbe, ce qui n'est pas le cas dans le film qui a cru devoir les «relooker» sans doute pour permettre au public de mieux s'identifier à eux et à la cause sacrée de la liberté qu'ils défendaient. Ceci nous prive de la scène décrite par Hérodote, où l'on voit les Spartiates - dédaigneux de la proximité de l'ennemi - paisiblement occupés à soigner leur coiffure. On sait qu'au moment de la bataille ils se couronnaient de fleurs, et, après un sacrifice à Arès, marchaient à l'ennemi au son des flûtes et en chantant l'air de Castor ou quelque ode de Tyrtée, le poète national.

phalanges spartiates

Xénophon a évoqué les phalanges d'Agésilas, roi de Sparte, «toutes en bronze, toutes en pourpre» (XÉN., Agés., II, 7) et, de même, a noté que la vue des manteaux écarlates et des longs cheveux des hoplites spartiates suscitait la terreur chez l'ennemi qui les voyait (XÉN., Const. Lacéd., X, 3. 8).
Le tacticien Asclépiodote fait la même observation à propos de la série de rangées de lances pointées, quand à Eupolis (frag. 359), il nous conservera le mémorable tableau de Cléon l'Athénien prenant ses jambes à son cou en voyant les lambdas sur les boucliers spartiates brillant dans la plaine. (Tous ces exemples littéraires sont empruntés à V.D. HANSON, Le modèle occidental de la guerre, op. cit., p. 138).

 

Au contraire, le film les montre affrontant l'ennemi dans un silence impressionnant. Mais, flûtistes en tête et armés de pied en cap, on les voit traverser le Péloponnèse - ce qui est peu vraisemblable, puisque l'on sait que chaque combattant emmenait avec lui un ou plusieurs goujats pour porter ses armes, lesquelles il ne revêtait qu'au moment de combattre (9). Hors ces petites réserves - mais les détails techniques ont tout de même leur importance -, tout est juste dans ce film et finement restitué : les anecdotes (la remise du bouclier : «Reviens avec lui ou sur lui») le lambda initiale de «Lakédaimon» sur l'épisème du bouclier, les cuirasses...

hoplite hoplite hoplite

Types d'hoplites grecs. A gauche : Coiffé du classique casque corinthien, cet hoplite porte un lourd thorax de bronze. Son bouclier échancré sur les hanches est d'un modèle archaïque. Statuette de bronze dédiée à Zeus, trouvée dans le sanctuaire de Dodone (ca. 500 - Berlin, Antikenmuseum, Staatliche Museen Preussischer Kulturbesitz) (Extr. P. DUCREY, op. cit.).
A droite : D'un type plus récent, cet hoplite spartiate porte la linothorax, faite de plusieurs épaisseurs de lin collées. On notera les cheveux longs, et aussi la lance - plus longue que celles utilisées dans le film, mais aussi avec un fer beaucoup plus court ! Son casque à cimier transversal - un officier ? - est inspiré d'une statuette de bronze du début du Ve s., probablement de facture laconienne, conservée au Wadsworth Atheneum (Hartford, Conn.).
(Figurine de plomb peinte par Joseph Katsikis - photogr. Alexandre Eloy - coll. Michel Eloy.)

 

On voit se superposer deux types de panoplies dans le film : déjà archaïque, le lourd thorax de bronze est peut-être légèrement anachronique au moment des faits, mais rend bien le caractère «conservateur» des Lacédémoniens. Les Thespiens, par contre, portent la linothorax, la cuirasse de lin renforcé, plus légère et plus moderne, dont l'emploi, avec l'extension des conflits, va se généraliser pendant la Guerre du Péloponnèse.
Le message écrit sous la cire des tablettes est dans Hérodote; l'audacieuse attaque du camp de Xerxès est inspirée de Diodore de Sicile, quoique niée par les historiens modernes (Diodore écrivait plus de 400 ans après les faits). L'équipement des Immortels est copié d'une mosaïque hellénistique de Pompéi (mais n'eut-il toutefois pas été plus judicieux de se baser sur la célèbre frise de Suse ?).

immortels immortels

A gauche : Les Immortels, la Garde du Grand Roi dont l'espèce de cagoule est copiée sur celle des combattants perses de la mosaïque de Pompéi, La bataille d'Alexandre, copie d'une peinture d'Apelle.
A droite : Les Immortels dans leur robe de parade, tels que représentés sur le fameux bas-relief de Suse... et tels qu'on ne les voit pas dans le film.

 

Les scénaristes, on l'a vu, ont choisi de trop bien suivre la thèse lacédémonienne - rapportée par Hérodote -, flatteuse pour l'orgueil national grec, des «300 Spartiates». C'est tout juste si les alliés de Léonidas sont une fois incidemment mentionnés dans le dialogue : on ne les verra jamais, excepté les (700) Thespiens de Démophile. En réalité, les Grecs étaient un peu plus de 7.000 hommes, les Lacédémoniens eux-mêmes étant, selon Diodore, au nombre de 1.000. A en croire le cinéaste donc, en dehors de l'arrière-garde des Thespiens et la présence de la flotte athénienne sur son flanc, le verrou des Thermopyles ne tint que par la bravoure des seuls 300 Spartiates ! Omission non dénuée d'arrière-pensées, si l'on considère Sparte comme l'incarnation par excellence du militarisme grec («La troisième civilisation grecque promise [par Ioannis Metaxas, lors du «4 août 1936»] s'inspire sélectivement de Sparte (la discipline d'Etat), de la Macédoine (l'union politique de l'hellénisme) et de Byzance (la combinaison d'un Etat fort et d'un idéal religieux)» [10]), qui va aboutir à la dictature des Colonels.

spartiates
 

La tactique de la phalange
Les hoplites combattaient en masse compacte, leurs boucliers se chevauchant comme des écailles d'un même corps, la lance brandie par-dessus (comme on peut les admirer sur le vase de Chigi), et non comme le montre le film, à hauteur de la taille, entre les boucliers (lesquels étaient conçus [11] pour se chevaucher comme des écailles). Or, malgré le concours d'un conseiller militaire grec, la tactique guerrière des Spartiates n'est pas conforme à la réalité archéologique, mais elle «chorégraphie» et met en évidence la supériorité intellectuelle et morale des Grecs dont elle souligne le petit nombre.

Imaginons la retransmission d'une «manif» au JT : un mince cordon de CRS (les Spartiates) contient la masse compacte et bon enfant des manifestants (les Barbares). Tout repose bien évidemment sur le consensus tacite de ne pas provoquer de bagarre. Changeons de scénario : un incident éclate, une provocation, et la foule jusque-là docile se fait hostile : le mince cordon casqué, couvert par ses boucliers est bien vite bousculé, enfoncé. Interviennent alors les autopompes. Fin du JT. Retour à la vidéo du film : les Spartiates n'ont pas d'autopompes... et ne semblent pas en avoir besoin : contre toute attente leur mince cordon résiste et même repousse l'adversaire. Ils ont même prévu une de ces «fines ruses de guerre» de derrière les fagots, si l'on peu dire : feignant être mort, un guerrier spartiate a dissimulé une torche derrière les débris d'un char et met le feu à un tracé de paille qui en s'enflammant crée un mur de flammes suffisant (?) pour isoler une partie du bloc compact des Perses, les trois ou quatre premiers rangs qui ont enjambé son corps, et que les Spartiates peuvent massacrer tranquillement grâce à - dixit Léonidas (VF) - «notre technique spéciale du corps à corps».

bataille des thermopyles

La cavalerie russe s'est ébranlée. (...), elle se lance au galop, fonçant droit sur la ligne fragile des Ecossais, cette fameuse «mince ligne rouge» passée dans la mythologie militaire britannique.
(...) Neuf cents cavaliers chargent en avalanche deux lignes de quelques certaines de fantassins. Fusils levés, les Highlanders les laissent venir avec leur flegme habituel, puis les accueillent de trois décharges bien ajustées. Flottement chez les Russes (...). Les Ecossais [sont] saisis d'un frisson offensif (...), sir Colin, toujours calme, doit les retenir :
«Le 93e ! Pas tant de zèle !»
Alain GOUTTMAN, La guerre de Crimée (1853-1856). La première guerre moderne, Perrin, 2003

 

Le film méconnaît délibérément le principe fondamental de la phalange grecque qui, contre toute apparence, n'est pas axée sur la rangée frontale mais les files en profondeur. Les Spartiates combattaient en rang serrés, formant bloc, leurs boucliers (hoplon) se chevauchant comme les écailles. Les boucliers ronds du film, frappés du lambda, ne sont manifestement pas de ces boucliers d'hoplites dont le diamètre devrait être égal à la longueur double de l'avant-bras. Or ceux du film protègent seulement sur toute sa largeur celui qui le porte, au lieu d'également couvrir son voisin de gauche (chacun une moitié du bouclier). Quant aux lances, elles sont - dans le film - tenues à la hauteur de la taille, au lieu d'être brandies à la hauteur du visage, par dessus le mur des boucliers.
Une mise en scène ne vise pas non plus à la reconstitution mais à la signification d'une idée, ici la supériorité des Grecs, disciplinés et méthodiques, face à la horde hurlante des barbares venu d'au-delà de l'Hellespont - les Turcs ? le Pacte de Varsovie ? en fait, plus probablement, les forces de l'Axe et le fameux «Non» de Metaxas, le 28 octobre 1940... «Aucun endroit de Grèce n'est loin de Sparte», répond le lion hellène à son épouse, quand celle-ci objecte que le défilé des Thermopyles est une marche lointaine. Mais lorsque, fièrement, Léonidas rétorque à l'ennemi - en grec moderne (12) - Molôn labé («Viens les prendre [mes armes] !»), inscription qui partout en Grèce figure sur le socle des statues dédiées au héros national, comment ne pas reconnaître dans La bataille des Thermopyles une fable patriotique grecque (le patron de la Fox est, alors, Spyros P. Skouras, coïncidence [13] ?) dédiée à la Meghali Idea - la «Grande Idée» dix-neuvièmiste d'une restauration de l'Empire byzantin -, qui avait encaissé un terrible revers à Smyrne en 1921 (14) et s'apprêtait à en subir un autre à Chypre (1974) avec l'échec de l'Enosis («rattachement à la Grèce»).

bataille des thermopyles

Quand l'Histoire se répète

«Nous ne pouvons croire qu'un Etat formidablement armé de 85 millions d'hommes, qui lutte pour instaurer dans le monde un ordre nouveau basé, dit-il, sur la morale, se résoudra à attaquer de flanc une petite nation de 7 millions d'habitants, qui lutte déjà pour sa liberté contre un empire de 45 millions d'hommes...»
(Georges VLACHOS, I Kathimerini, 8 mars 1941 - lettre ouverte à l'archichancelier du Reich, Adolf Hitler)

metaxas

Ioannis Metaxas (Ithaque, 1871 - Athènes, 1941), l'homme qui dit Ochi, «Non» au Duce (le 28 octobre 1940, date historique commémorée en Grèce).
(Extr. de Costa DE LOVERDO, La Grèce au combat (1940-1941), Calmann-Lévy, 1966.)

 

dornier & acropole

Les Dornier nazis survolent l'Acropole d'Athènes, ajoutant de nouvelles ruines.
(Extr. «La bataille de Crète», Historia magazine (2e Guerre Mondiale) (Tallandier éd.), n 19, 1968.)

Maîtresses de la Grèce le 1er juin 1941 après avoir écrasé les Anglo-Grecs dans les montagnes du nord, les troupes hitlériennes - accourues à la rescousse de Mussolini défait dans les montagnes du Pinde - hissèrent le drapeau à croix gammée sur l'Acropole. Mais le Führer venait, à son insu, d'enclencher le mécanisme qui allait lui être fatal. Retardée de cinq semaines, son attaque de l'Union Soviétique allait confronter au terrible «Général Hiver» la Wehrmacht partie en tenue d'été.

De son trône installé en haut de cette même Acropole 2.500 ans auparavant, Xerxès, un mois à peine après son triomphe aux Thermopyles, allait assister à l'écrasement de sa flotte à Salamine...

xerxes

De son trône dressé en quelque lieu élevé, Xerxès (David Farrar)
assiste à l'anéantissement de ses Immortels, taillés en pièces par les Spartiates

Le Monument contemporain

thermopyles

Un monument en l'honneur de Léonidas fut inauguré en 1955 par le roi Paul de Grèce. Orné de bas-reliefs évoquant la bataille, ce monument de marbre blanc est sommé d'une statue en bronze du roi de Sparte, casqué et armé. De l'autre côté de la route, on peut monter au sommet du kolônos, théâtre de l'ultime résistance spartiate, où les Amphictyons firent graver deux dédicaces. L'une commémorait la participation des Péloponnésiens : «C'est ici qu'un jour, quatre mille hommes venus du Péloponnèse, affrontèrent trois cents myriades d'ennemis»; l'autre le sacrifice des Spartiates : «Passant, va dire à Sparte que nous gisons ici pour obéir à ses lois» (15) (HDT., VII, 223-228). (Phot. M. Eloy)

 

demophile

Démophile fils de Diadromès, chef des 700 Thespiens. (Phot. M. Eloy)

 

leonidas blesse

Les Spartiates défendent la dépouille de Léonidas, leur roi tué. Détail du monument moderne de 1955. (Phot. M. Eloy)

Suite…


 

NOTES :

(1) Richard Egan avait incarné Dardanius, un gladiateur brutal dans Les gladiateurs de Delmer Daves (1954) et l'empereur perse Assuérus, dans Esther et le roi de Raoul Walsh (1961). - Retour texte

(2) Rudolph Maté décédera le 27 octobre 1964 à Beverly Hills (Californie), peu après la sortie de La bataille des Thermopyles sur les écrans européens. - Retour texte

(3) ... puisque c'est à Coriolan, justement, qu'il était reproché d'avoir passé à l'ennemi ! - Retour texte

(4) La version 2004 d'Alamo par John Lee Hancock - avec Denis Quaid et Billy Bob Thornton - est moins indulgente et représente comme un odieux tyran el generalissimo Antonio Lopez de Santa-Anna ! - Retour texte

(5) La Fox est alors dirigée par Spyros Skouras, un Gréco-Américain... - Retour texte

(6) Apostolos DASCALAKIS, Problèmes historiques autour de la bataille des Thermopyles, De Boccard, 1962. - Retour texte

(7) A ne pas confondre avec le romancier d'espionnage bien connu, Pierre NORD, auteur e.a. d'un roman sur le putsch des Colonels, en 1967 : L'été des Colonels, Le Masque, Lib. Champs Elysées, 1974. Tiens, tiens... - Retour texte

(8) Un plèthre vaut 27,50 m. - Retour texte

(9) Rudolph Maté élude également toutes les références un peu glauques qui ont fait les délices des romanciers : les Ilotes, la kryptie, l'exposition des nouveaux-nés, la flagellation rituelle des enfants, la promiscuité des jeunes filles, l'échangisme dans un but de procréation, les castes sociales, le militarisme spartiate - toutes choses d'ailleurs soumises à controverse, et qui méritent d'être nuancées; ce qui, bien entendu, ne saurait constituer l'objet d'un film épique. - Retour texte

(10) Georges CONTOGEORGIS, Histoire de la Grèce, Hatier, coll. «Nations d'Europe», 1992, p. 402. - Retour texte

(11) Le diamètre faisait le double de la longueur de l'avant-bras, du brassard (porpax) au centre, à la poignée près du bord (antilabè) : la partie droite couvrait le porteur du bouclier, la partie gauche son voisin. - Retour texte

(12) Dans la VAngl comme dans la VF. La prononciation est moderne, car le bêta y est prononcé v, et non pas b. - Retour texte

(13) Le dictionnaire de BESSY & CHARDANS nous apprend : «Spyros P. Skouras. Prod. né en 1893 à Skourohorion (Grèce). Emigre très jeune aux U.S.A. Frère de Charles et Georges Skouras avec qui il achète un cinéma. Il travaille ensuite à la Warner, puis à Paramount. Entre en 1931 chez Fox Films. Président de la 20th Century Fox de 1942 à 1962. Président de la National Theaters (exploitations pour la Fox) en 1952. Lance en 1953 le Cinemascope grâce à l'Hypergonar du professeur Chrétien à qui il achète les brevets.»
La dynastie des Skouras est, en fait, une figure de proue du cinéma hellénique. Ainsi peut-on lire à propos de son neveu S. Skouras, cofondateur avec Filopimin Finos des studios de Kalamaki : «Spyros Skouras (Skourohori 1917). Neveu de Spyros P. Skouras. Etudes commerciales à Athènes. S'occupe depuis 1935 de la distribution et contrôle plusieurs salles. En 1937 il fonde la société «Skouras Films» qui représente la 20th Century-Fox et plusieurs autres sociétés. Spyros Skouras qui a grandement contribué à l'expansion du bon cinéma [en Grèce] est président du conseil d'administration de la Cinémathèque de Grèce depuis sa fondation. Contrôle trente pour cent des salles de projection grecques et importe cent cinquante films par an. Depuis 1965, la «Skouras Films» s'occupe aussi de la production. Associé à la Sero Amusement Co.» de Los Angeles.» (Aglaé MITROPOULOS, Découverte du cinéma grec (préface Henri LANGLOIS), Seghers, coll. Cinéma Club, 1968, p. 151). - Retour texte

(14) Entre 1912 et 1949 la Grèce fut près de vingt ans en état de guerre. - Retour texte

(15) Une troisième stèle, disparue, était dédiée au devin Mégistias, qui accompagnait Léonidas - Retour texte