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Die Hermannsschlacht
(La bataille d'Arminius)

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aigles de rome

Arminius en BD. Gagnez un album des Aigles de Rome (Enrico Marini) en participant au concours.

Pages précédentes :

I. L'aventure est dans la Forêt...
DIE HERMANNSSCHLACHT (1993-1995)

1. Arminius dans la littérature allemande, avant Kleist

2. Heinrich von Kleist (1777-1811)

3. Christian Dietrich Grabbe (1801-1836)

ENCYCLOPÉDIE

1. Les Romains en Germanie

2. Arminius (18 av. n.E. - 19 de n.E.)

3. Marbod, roi des Marcomans

4. P. Quintilius Varus (46 av. n.E. (?) - 9 de n.E.

5. Le massacre du Teutoburger Wald

Sur cette page :

6. L'emplacement de la bataille

7. Arminius à l'écran

7.1. Die Hermannsschlacht (Leo König, AL - 1923/24)
7.2. La Corona di Ferro (Alessandro Blasetti, IT - 1940)

II. Pour qui sonne le glas...
IL MASSACRO DELLA FORESTA NERA (1965)

7.3. Arminius the Terrible (Ferdy Baldwyn, AL-IT - 1965) (Hermann der Cherusker / Il Massacro della Foresta Nera)

Encadré : DRUSUS I & II et GERMANICUS
7.3.1. Le tournage
7.3.2. Exit Germanicus
Encadré : AULUS CAECINA SEVERUS (Cameron Mitchell)
7.3.3. Commentaire historique

7.4. Die Hermannsschlacht (AL - 1993/95)

Pages suivantes :

FILMOGRAPHIE

8. Documentaires

9. Fictions

BIBLIOGRAPHIE

BANDE DESSINÉE

MUSICOGRAPHIE

INTERNET

SOURCES

En guise d'épitaphe...

6. L'emplacement de la bataille

Depuis la redécouverte dans les années 1300, dans la bibliothèque d'un monastère, des Annales de Tacite, quelque 650 lieux différents ont été proposés pour avoir vu le désastre de Varus, ainsi que le rappelle le Major Tony Clunn. En 1965, le film italo-allemand Il Massacro della Foresta Nera situait l'emplacement de la bataille dans la... Forêt Noire - sans doute à cause de certains manuscrits de Dion Cassius nommant fautivement le lieu de la bataille Maurousios, -, du côté des Champs Décumates (cet espace entre les sources du Rhin et celles du Danube). Anne Bernet, dans son roman Les mémoires de Ponce Pilate montre Varus et ses légions venant directement de Gaule, pourchassant Arminius et traversant le Rhin à la hauteur de Strasbourg. En 1885, Theodor Mommsen - dans un ouvrage publié à Berlin - fut le premier à faire le rapprochement entre la bataille du Teutoburgerwald et les monnaies d'époque augustéenne que l'on retrouvait, nombreuses, aux environs de Venne au pied du mont Kalkriese, près d'Osnabrück, depuis le XVIIe s. (1). Le seul ennui, c'est qu'on n'y trouvait pas de matériel militaire. Jusqu'alors on situait la bataille plus au sud-est, à Detmold où, d'ailleurs, on avait érigé le fameux et colossal monument commémoratif, l'Hermannssdenkmal inauguré le 16 août 1875 en présence du Kaiser Guillaume Ier.

 

tony clunn

Le Major Tony Clunn. Photo Thomas Ernsting.
(National Geographic, éd. allemande, mars 2002)

 

En 1987, un numismate amateur et officier britannique stationné en Allemagne, le Major Tony Clunn vint explorer le Goldacker, «le Champ d'Or» avec un détecteur de métaux et découvrit 162 monnaies d'argent et... trois balles de fronde. Il n'en fallait pas plus pour que Wolfgang Schlüter, de l'Université d'Osnabrück, relance les fouilles. Dans un champ proche, nommé Oberesch furent exhumés divers objets militaires dont un masque de fer plaqué d'argent comme en portaient les officiers de cavalerie et les porteurs de l'aigle (aquilifer).

 
masque kalkriese masque kalkriese

Sans doute la plus belle pièce recueillie à Kalkriese : le masque d'acier recouvert d'argent. Probablement d'un grand inconfort respiratoire, il ne devait se porter qu'à la parade, non au combat, et est sans doute tombé du paquetage de son propriétaire. (A propos du champ d'Oberesch et de l'emplacement de la découverte du masque de fer, voyez le site de Ralf-Rainer Sass : l'Oberesch et vue aérienne de l'Oberesch.)

7. Arminius à l'écran

7.1. Die Hermannsschlacht (Leo König, AL - 1923/24)

Une fois déjà, vers 1920, le cinéma avait mis en scène l'épopée d'Arminius avec l'Hermannsschlacht de Leo König interprété par Georg Smieter. Ce film était l'aboutissement logique de toute une tradition littéraire allemande. Son scénario ne s'inspirait nullement de l'Hermannsschlacht de Grabbes, hymne plein de visions merveilleuses sur la patrie du poète, mais bien davantage - écrit le critique Günter Bastian - de l'Hermannsschlacht d'Heinrich von Kleist (1808). Les tendances anti-françaises du film, réalisé au lendemain du Traité de Versailles (1919) s'accordaient parfaitement avec les accents pleins de haine patriotique de Kleist contre Napoléon, oppresseur de l'Allemagne.

7.2. La Corona di Ferro (Alessandro Blasetti, IT - 1940)

Arminio (Arminius) est le nom donné par les scénaristes de Blasetti au héros de La Couronne de Fer, incarné par Massimo Girotti, film exaltant l'alliance Rome-Berlin. L'action a pour cadre, en effet, un royaume imaginaire - moitié médiéval germanique, moitié des Mille-et-Une Nuits (2) - qui fait sans doute référence aux temps bénis où coexistaient au sein du Saint Empire romain germanique de Frédéric II Hohenstauffen, les Etats allemands, l'Italie et les Deux-Siciles... Selon le prologue du film, la Couronne de Fer est «offerte au pape par l'empereur de Byzance». Censée avoir appartenu à Constantin le Grand (3), cette couronne - dans laquelle sainte Hélène aurait incorporé un des clous de fer ayant servi à la crucifixion du Christ - fut au long de l'histoire portée par Charlemagne, Frédéric III de Habsbourg, Charles-Quint et Napoléon Ier. C'est, en fait, la couronne des rois lombards, le symbole de la monarchie italienne. Selon le film, la Couronne de Fer apaise les conflits, et c'est ce qu'il va advenir entre Licinio roi de Kindaor, le «roi de la Mer», et le «roi de la Montagne» Artace, roi de Darcali. Licinio est vainqueur de son ennemi, et s'apprête à conclure la paix avec lui lorsqu'il est traîtreusement assassiné par son frère Sedemondo. Une génération plus tard le fils de Licinio, Arminio qui a été élevé par les Fauves de la Vallée des Lions, va lutter pour abattre le tyran; il retrouvera sa cousine Elsa fille de Sedemondo, et épousera Tundra fille du roi ennemi de Darcali après avoir rendu la Couronne de Fer au pape.

Dans ce film, Arminio demi-nu a tout de Tarzan. Comme ce dernier, il a été élevé par des animaux, loin des hommes et de leur civilisation frelatée. Il est aussi, comme Siegfried, un personnage fruste, un fils de na nature. Son mariage avec la fille de l'ennemi consacre au-delà des vicissitudes de l'Histoire les retrouvailles des cousins séparés du Saint Empire, l'Allemagne et l'Italie. En dépit de l'antagonisme germains-latins vivement ressenti dans la péninsule, le fascisme italien ne s'interdit point de trouver du côté du peuple allemand et des «grands ancêtres» communs des Germains et des Italiens, idéalisés par l'historien romain Tacite (4), sans oublier le superstrat ostrogothique. Si bien que les deux idéologies surent se compléter et s'interpénétrer. Hitler copia le «salut romain» des partisans de Mussolini, cependant que les fascistes décalquaient le «pas romain» sur le «pas de l'oie» des armées prussiennes.

(Dans les années '60, Carlo Ludovico Bragaglia s'inspirera - de loin - de l'enfance d'Arminio dans la Couronne de Fer pour nous concocter un Ursus nella Valle dei Leoni, bizarrement rebaptisé de ce côté-ci des Alpes Maciste dans la Vallée des Lions (1961).)

 
ombre des aigles massacre foret-noire arminius the terrible

Jaquettes danoises (Under Ørnens Skygge [All'ombra delle Aquille] & Massakren I den Sorte Skov [Il Massacro della Foresta Nera]) et anglaise (Arminius the Terrible) en provenance du site www.cultmovies.dk

 

II. Pour qui sonne le glas...

IL MASSACRO DELLA FORESTA NERA (1965)

7.3. Arminius the Terrible (Ferdy Baldwyn - AL-IT, 1965)
(Hermann der Cherusker / Il Massacro della Foresta Nera)

L'an mille neuf cent soixante-quatre sonne le glas du Second Age d'Or du péplum. Les westerns-spaghettis des «Trois Sergio» - Leone, Corbucci et Sollima - fracassent les écrans. En hâte, Samson troque son pagne brodé pour des jeans de cow-boy (Samson et le Trésor des Incas) tandis que les sauvages montagnes yougoslaves, désormais hantées de guerriers apaches, accueillent les aventures de Winnetou. Du jour au lendemain, les films épiques passent à la trappe : Harald Reinl et ses Nibelungen (1966) mènent un combat d'arrière-garde sans espoir, tandis que le trop bien nommé Dernier des Romains (1968/69) adopte un profil bas.
Quand à Hermann der Cherusker / Il Massacro della Foresta Nera, qui narre l'anéantissement des trois légions du propréteur Quintilius Varus dans le Teutoburger Wald, les bobines ne sortent même pas de leurs boîtes. Elles y attendront la conclusion de douze années de batailles juridiques entre leurs producteurs pour enfin apparaître à l'écran sous des affiches relookées façon «heroic fantasy». Hans von Borsody y troque son bonnet de fourrure pour un casque ailé dans la plus pure tradition romantique allemande, tandis que son torse maintenant dénudé barre toute la largeur de l'affiche.

Tourné en 1965-1966, en effet, le film ne sort en Allemagne, qu'en 1977. Il semble avoir fait l'objet d'une timide et brève apparition sur les écrans italiens en 1967, pour être réédité en 1976. Mais s'il fut diffusé - au moins en VHS - en Angleterre, Etats-Unis, Danemark et Espagne etc., il demeurera inédit en France comme en Belgique. On a parlé de querelles juridiques entre producteurs, etc. Une chose est certaine : les faits historiques qui y sont exposés, sans être fondamentalement inexacts, ont été pas mal triturés. Ainsi y voit-on le général romain Drusus complimenter Arminius, libéré du service. Or ce Drusus Claudius Nero (5), frère de Tibère le futur empereur, est celui qui soumit la Germanie entre -12 et -9, date à laquelle il mourut des suites d'une chute de cheval. Il ne risque donc pas d'avoir eu sous ses ordres celui qui, dix-huit ans plus tard, en +9 (6), supposé âgé de 25-27 ans, infligera à Varus le désastre qui fait l'objet du film !

massacre foret-noire

Détail de l'affiche italienne. (Il Massacro della Foresta Nera / Hermann der Cherusker)

 

arminius

Arminius : le «Chevalier Blanc» ou Dark Vador ?
(Il Massacro della Foresta Nera / Hermann der Cherusker)

 
Filmé simultanément avec Il Massacro..., son «petit frère» All'ombra delle Aquille subit un sort identique. Nous ne l'avons pas vu, mais au vu des informations recueillies, All'ombra... se passerait après la mort d'Auguste - donc ferait suite à Il Massacro... - et traite de ces interminables révoltes Illyrico-Pannoniennes. (Du fait de la mention du chef illyrien Baton, nous aurions plutôt situé cette bande en prologue à Il Massacro..., mais soit !). Selon une habitude bien ancrée chez nombre de producteurs comme Marco Vicario, pour ne pas le nommer (mais il n'est pas le seul), le film réutilise quantité de stock shots du premier, jeu délicat que favorise la similitude des scénarios. Il est clair que les producteurs ont une fois de plus voulu faire deux films pour le prix d'un seul. Hans von Borsody (Arminius) et Antonella Lualdi (Thusnelda) ont toutefois disparu du générique, mais Cameron Mitchell - dont l'identité, dans le précédent film, oscillait entre «Colonna» et «Cæcina» selon les sources - y devient un certain tribun du nom de «Marcus Ventibius», tandis que Dieter Eppler devient Baton, etc.

DRUSUS I & II et GERMANICUS

Drusus I. - Frère du futur empereur Tibère, Drusus I, Drusus Claudius Nero (-38 à -9), soumit la Germanie entre -12 et -9, date à laquelle il décéda des suites d'une chute de cheval. Le Sénat lui octroya le surnom de «Germanicus», qu'il légua à ses descendants (FLORUS, IV, 12).
Lorsque leur mère Livia quitta son premier mari Tib. Claudius Nero pour épouser Octave-Auguste, elle était déjà enceinte de Drusus. Auguste adopta Drusus - qui était peut-être son fils naturel -, mais pas son frère aîné Tibère, dont il détestait le caractère renfermé. Quand en +4, tous ses espoirs d'assurer sa succession se furent les uns après les autres évanouis dans la tombe, Auguste se résigna à adopter le «vieux» et grincheux Tibère - qui ainsi assumerait le rôle d'empereur... intérimaire - à condition que Tibère lui-même adoptât Germanicus, lui conférant de la sorte une place prééminente dans la liste des successibles...

Germanicus. - C. Julius Cæsar Germanicus (-15 à +19) est le fils de Drusus I et, par conséquent, le petit-fils de l'empereur Auguste. Bien fait de sa personne, c'était un homme brillant et prometteur, à qui tout réussissait. Portant exactement le même nom que son célèbre aïeul par adoption Jules César, le jeune Caius Julius Cæsar reçut de son père Drusus I le cognomen de «Germanicus». Après avoir mâté la mutinerie des légions du Rhin, il retrouva et vengea les aigles de Rome bafouées et infligea de sévères revers à Arminius au terme d'une campagne qui dura cinq ans (de +11 à +16).
Celle-ci, toutefois, demeura inachevée du fait de son rappel à Rome par l'empereur Tibère, qui était à la fois - nous l'avons vu - son oncle naturel et son père adoptif. Autant Tibère adorait son frère Drusus I, autant jalousait-il le fils de celui-ci, Germanicus.

(On peut s'étonner de ce que le film de 1965 ait boudé le personnage de Germanicus, remplacé par Aulus Cæcina peut-être pour pouvoir ménager un de ces happy-end dont, dans les Golden Sixties, le péplum italien avait la spécialité même s'agissant des pires tragédies. Les Allemands se vengeront malicieusement en rebaptisant chez eux Germanicus in der Unterwelt tel épisode cromagnonesque des aventures de l'intemporel Maciste (Maciste contre les Monstres / Maciste contro i Mostri / Colossus of the Stone Age, Guido Malatesta, 1962).)

Drusus II. - Fils chéri de Tibère et de Vipsania Agrippa, Drusus II - Drusus Cæsar (-13 à +23) - est le neveu de Drusus I. Consul en +15, il commandera en Germanie. Il finira empoisonné par son épouse Livilla, maîtresse et complice du préfet du prétoire Séjan. Tardivement informé par Antonia en sa retraite de Capri, Tibère ordonnera la destitution et l'exécution de Séjan et son remplacement par Macron.

Drusus III. - Pour la complétude, signalons que dans le tableau généalogique des Julio-Claudiens un dernier Drusus est associé au chiffre III. Drusus Cæsar (+7 à +33) est le deuxième fils de Germanicus et d'Agrippine I. Son frère aîné était Néron César (pas l'empereur, mais un autre, fils d'Agrippine I !) et son cadet Caius César «Caligula» (qui devint empereur, lui !).

 

La logique d'une chronologie rigoureuse voudrait qu'Arminius ait servi dans les légions de Tibère (alors simple légat d'Auguste, pas encore empereur) dans la campagne contre Baton, et qu'ainsi All'ombra... précède Il Massacro... non l'inverse ! Ceci expliquerait pourquoi ce dernier film commence par les congratulations que le général en chef romain Drusus (7) adresse à Arminius, allusion aux campagnes d'Illyrie-Pannonie (8).

(Il est à noter que le nom de Marcus Ventibius n'est pas sans rappeler celui du légat de Rome Ventidius Carbo qui, dans La bataille d'Arminius de Kleist est l'ambassadeur d'Auguste auprès des Chérusques. Ce «Ventidius Carbo» est un personnage imaginaire, inventé par le dramaturge allemand, qui en décalqua probablement le nom sur celui des frères Ventidius, marianistes opposés à Sylla, qui lors de la guerre civile rejoignirent le camp de Cn. Papirius Carbo .)

 

fort de caecina

Le fort romain de «Divitia» (ainsi nommé par le Neues Filmprogramm), que Cæcina va défendre avec la même ingéniosité que celle dont, selon Tacite, il avait fait preuve aux pontes longi, à la bataille des «Longs-Ponts». (Il Massacro della Foresta Nera / Hermann der Cherusker)

7.3.1. Le tournage
Tourné en Yougoslavie, dans quelque fortin en rondins ayant précédemment servi aux aventures de Winnetou, mais plus ou moins habillement «récupéré» - on aperçoit, le temps d'un plan, le fossé rempli d'eau, la haie de branchages acérés, mais point de levée de terre -, on s'étonne tout de même de ce que, dans une coproduction allemande glorifiant le «Vercingétorix national» Arminius, si peu de soins aient été consacrés à la reconstitution des Germains antiques, dont les mœurs et coutumes ont été largement décrits par Tacite dans sa Germanie et les costumes, parures et habitations étudiées par les archéologues. Les Germains combattaient quasi nus, se teignaient les cheveux en rouge, etc. Ceux-ci, on ne peut plus balkaniques, ressembleraient plutôt, avec leurs grosses tuniques et leurs toques en peau de mouton, à des partisans titistes de la Deuxième guerre mondiale. Exploitant la vogue actuelle pour l'heroic fantasy, les affiches italiennes et anglaises «à la Frazetta», sans rapport avec les images du film, sont quant à elles plus proches de l'imagerie romantique wagnérienne.

(...) «Au milieu de la plaine, des ossements blanchissants, épars ou amoncelés, suivant qu'on avait fui ou combattu. A côté, par terre, des morceaux d'armes et des membres de chevaux. Des têtes humaines pendaient au tronc des arbres. Dans les bois voisins, les autels barbares où furent immolés les tribuns et les centurions primipiles. Et les soldats qui survivaient à ce désastre, ayant échappé à la mort ou s'étant échappés de leur prison, montraient la place où périrent les légats, où les aigles furent enlevées. Ici Varus reçut une première blessure; là son bras malheureux, tourné contre lui-même, le délivra de la vie. Ils disaient sur quel tribunal Arminius harangua son armée, combien il dressa de gibets, fit creuser de fosses pour les prisonniers; par quelles insultes son orgueil outragea les enseignes et les aigles» (TAC., An., I, 60).

En relisant Tacite, on reste confondu par les possibilités d'images de l'anecdote historique, cependant que dans le film, son caractère dramatique, son ambiance étouffante, cauchemardesque sont réduits à néant...

Si Il Massacro della Foresta Nera élude les horribles détails qui suivirent l'anéantissement militaire, on peut en tout cas s'en faire une idée, lorsque Cæcina parcourt l'ancien champ de bataille jonché d'armes et d'ossements. La séquence manque de gros plans, mais l'on voit les crânes suspendus aux branches, et même un squelette romain crucifié. Détail malvenu (il s'agit, bien sûr, de signifier au spectateur que les squelettes sont romains), démontrant que l'effet esthétique doit toujours être contrôlé par une documentation historique scrupuleuse : plusieurs aigles romaines sont encore fichées en terre, abandonnées depuis six ans, alors qu'en réalité, les Germains qui avaient servi comme auxiliaires dans les légions, conscients de l'importance de ces symboles, en avaient conquis deux (9) qu'ils avaient consacrées dans certains de leurs sanctuaires : celle de la XIXe Légion fut récupérée par L. Stertinius chez les Bructères (TAC., An., I, 60); l'autre chez les Marses (TAC., An., II, 25).

Pour quiconque considère Rome comme le symbole de l'ordre et de la raison, la description de cet horrible charnier, les sacrifices humains à Woden le roi des dieux, à Donner le dieu de la guerre - les officiers uniquement, les hommes de troupes étant emmenés en esclavage -, hérisse le poil dans la nuque. Tous ceux qui le purent, officiers ou soldats, se suicidèrent pour ne pas être pris vivants. Aux «barbares germains» se substituent des images émotionnelles, des images floues de massacre de «civilisés» par des «sauvages», à peine sortis du cannibalisme pour y replonger.

Ce genre de scène qui a fait les délices de la Hammer dans La reine des Vikings, n'a pas du tout été exploité dans le film de Baldi. Pour une fois, les décors macabres dont bien des productions auraient fait leurs choux gras, étaient justifiés. Evidemment, il s'agit d'une production allemande, et il faut donc donner le beau rôle à Arminius, non à ses ennemis Romains - donc pas de détails choquants sur les sacrifices humains, etc. Néanmoins, vers la même époque, les Britanniques n'étaient point gênés pour montrer les cruelles coutumes des anciens Celtes, leurs aïeux.

7.3.2. Exit Germanicus
Plus axé sur le Romain Cameron Mitchell que sur Arminius, Il Massacro della Foresta Nera ne cherche toutefois pas à charger la «cruauté» des Germains que, du reste, celle des Romains valait bien, qui ne se gênaient pas pour exterminer des villages entiers, tous sexes et générations confondus. N'en accablons pas les Romains pas plus que les Germains : les lois de la guerre étaient alors ainsi. Point, à la ligne.
Nous sommes néanmoins fort surpris de l'importance du rôle attribué Aulus Cæcina, vrai «brave à trois poils» certes, mais qui n'était que le légat de Germanicus. Germanicus a été complètement escamoté du scénario; c'est tout juste si, au début du film, apparaît... son père, Drusus I. Comment les cinéastes ont-ils ainsi pu gommer le général en chef de cette campagne, qui fut aussi le chef de guerre romain le plus adulé de son siècle ?

AULUS CAECINA SEVERUS (Cameron Mitchell)
consul suffect en -1

Aulus Cæcina Severus est d'abord mentionné comme légat en Mœsie, en 6 de n.E., pendant le soulèvement des tribus dalmates et pannoniennes sous les deux Baton. Son esprit de décision sauve la ville de Sirmium, où il neutralise le chef des Breuciens Baton. Quand Sarmates et Daces menacent sa province, Cæcina en organise la défense. En 7 de n.E., il participe aux opérations victorieuses contre les Pannoniens et les Dalmates.
Il commande en second en Germanie quand, en 14 de n.E., il doit faire face à la mutinerie des légions et fait montre d'un extrême sang-froid (TAC., An., I, 31-32), réprimant de l'intérieur par une sorte de «pogrom» la révolte des légionnaires (TAC., An., I, 48).

Au cours de la campagne contre les Germains d'Arminius qui s'ensuivit, Cæcina se trouvait presque toujours à l'avant-garde des forces romaines. L'année suivante (15 de n.E.), ramenant par voie de terre une partie des troupes de Germanicus - qui, lui, a rembarqué avec la flotte, par le fleuve, il est encerclé par Arminius aux «Longs-Ponts», une zone marécageuse proche de l'Ems (le synopsis allemand du film de Baldi nomme ce lieu «Divitia» (?)). Cæcina s'y retranche avec ses quatre légions (I, V, XX, XXI) et organise la défense en attendant l'aube. La nuit, il rêve que le fantôme ensanglanté de Varus lui apparaît, émergeant du marais et le pointant du doigt. Mais plus compétent militaire que Varus, il préserve ses légions de la destruction. Par une manœuvre habile, il laisse pénétrer les Germains dans son camp... et les y encercle (TAC., An., I, 63-68). Cette même année 15, avec ses collègues L. Apronius et C. Silius il aura droit au Triomphe sur les Germains à Rome (TAC., An., I, 72).

Il continuera à suivre Germanicus dans sa campagne contre les Chérusques d'Arminius, et construira une flotte (TAC., An., II, 6).

Aulus Cæcina servit les aigles romaines au long d'une carrière de quarante ans (TAC., An., I, 64), au cours de laquelle il engendra six enfants nonobstant le fait que - de sa conviction personnelle - on ne devait pas permettre aux gouverneurs de provinces d'admettre leurs épouses auprès d'eux.

(Dans le film de F. Baldi, Cameron Mitchell incarne le personnage historique de celui qui fut consul suffect en 1 av. n.E., Aulus Cæcina, ainsi nommé dans les versions italienne et anglaise. Cependant, dans les sources allemandes, il est rebaptisé «tribun Colonna», nom fictif assez ridicule.)

 

Le résumé publié dans le Neues Filmprogramm correspond, à des détails près, aux VHS anglaise et espagnole que nous avons pu visionner. La principale différence entre cette source allemande et le film que nous avons visionné réside dans le fait que l'action militaire de Varus et celle de Colonna (ou Cæcina) y étaient présentées comme simultanées. Selon cette source allemande l'action d'Arminius consistait à empêcher la jonction des deux armées romaines.
... Alors que le film montre bien que la seconde armée fut envoyée pour venger la première et qu'un laps de temps conséquent sépare les deux actions - les corps ont largement eu le temps de se décomposer pour se transformer en squelettes parfaitement blanchis, les étoffes qui les vêtaient se sont volatilisées...

C'est à la fin du premier tiers d'Il Massacro... que l'on assiste au massacre des légions de Varus, dans des marécages supposés se trouver aux confins des sources du Rhin et du Danube. Mais on ne voit pas Auguste proférer son pathétique «Vare, legiones redde !» (SUÉT., Aug., 23) pourtant mentionné dans le Neues Filmprogramm (10). Après bien des péripéties, la vidéo britannique/espagnole s'achève par la défaite d'Arminius par Cæcina, qui signe la paix avec Rome... hérésie historique de taille !

7.3.3. Commentaire historique
Pas mal d'inexactitudes donc dans cette coproduction germano-italienne où chacun s'efforce de garder le beau rôle. Par exemple - nous l'avons dit - on n'y voit pas figurer Germanicus, le vainqueur d'Arminius, mais seulement Cæcina, son légat, qui peut ménager un happy end de commande.
Historique, le personnage de Thusnelda a surtout été développé par les écrivains allemands des XVII-XIXe s. : il est clair que le scénario s'inspire plus ou moins de cette tradition romantique bâtie autour du héros fédérateur champion de l'indépendance pour ménager une intrigue confuse, qui n'existait pas chez les historiens romains mais qui est indispensable pour mener à bonne fin un scénario de film ou de théâtre.

 
hermann - thusnelda arminius

Hermann et Thusnelda (Hans von Borsody & Antonella Lualdi) s'aiment et vont se dresser contre l'arbitraire de Rome. A droite : Hermann-Arminius en toque de fourrure : le film de F. Baldi a choisi une esthétique réaliste, éloignée des clichés wagnériens du casque ailé ou à corne. (Il Massacro della Foresta Nera / Hermann der Cherusker)

 

Curieux profil que celui de ces guerriers germains, coiffés de toques de fourrure, éloigné de l'imagerie romantique, et qui tend à se rapprocher d'une certaine exactitude historique.
Le film souffre manifestement d'une insuffisance de budget. Le camp romain est un fortin en rondins, qui a dû servir au tournage de nombreux westerns européens en Yougoslavie. Si la version 1993/95 de l'Hermannsschlacht présente l'immense intérêt d'avoir été en grande partie été tournée in situ, F. Baldi a incontestablement su - pour Il Massacro della Foresta Nera - en dépit d'un budget manifestement étique, trouver un excellent décor pour décrire l'extermination de Varus et de ses trois légions : une chaussée de rondins (11) au milieu du marais. Mais il l'a fort mal exploité. A peine entré dans le marais chérusque, Varus s'y fait cribler de traits, tandis que sur ses arrières, le gros de ses troupes est massacré dans la plaine par la cavalerie des Germains... Des traits incendiaires (poncif cinématographique, soit !), et d'entrée en matière des grappes de guerriers demi-nus dégringolant de... modestes saules pleureurs. C'est quelque peu hâtif, et la belle séquence reste à faire, avec travail sur la lumière, etc. : les Romains affolés sous la pluie battante, les flèches jaillissant des frondaisons... La terreur des soldats mélangés de presqu'autant de civils (réduits, dans le film, à un seul chariot !). Varus marchait dans les Wiehengebirge (12) depuis deux jours, avec ses hommes et un train de bagages important. L'extermination de sa colonne dura au total trois jours, sous une pluie battante, comme le précise Dion Cassius. Et avec des fortunes diverses - ainsi les Romains réussiront à édifier un petit fortin et à s'y retrancher avant d'être contraints de l'abandonner. Le suicide de Varus et ses lieutenants. Les sacrifices humains. Les légionnaires emmenés en esclavage... (TAC., An., I, 60-62).

Déplorons donc le manque d'envergure de cette séquence, qui eut également gagné à s'offrir un directeur de photographie plus imaginatif (on est loin de l'atmosphère oppressante de la bataille dans la forêt des Marcomans de La chute de l'Empire romain, sorti sur les écrans l'année précédente) sinon davantage de moyens. Le cinéma nous a quand même offert quelques réussites dans le genre comme le massacre de la colonne britannique du colonel Munro dans Le dernier des Mohicans (Michael Mann, 1992) ou les fusillades, charges et contre-charges entre infanteries nordiste et confédérée dans les sous-bois de la colline de Round Top dans Gettysburg (Ronald F. Maxwell, 1993).

7.4. Die Hermannsschlacht (Christian Deckert, Hartmut Kiesel, Christoph Köster, Stefan Mischer, Cornelius Völker - AL, 1993/95)

 
Suite…

NOTES :

(1) Cf. MOMMSEN, Hist. rom., éd. Bouquins, II, p. 534, note 1. - Retour texte

(2) Avec un zeste d'antiquité comme la «faucheuse», le char à faux du chevalier mongol Ariberto, ou les emprunts scénaristiques au personnage mythologique de Danaé et de la Belle au Bois Dormant confondues... - Retour texte

(3) C'est probablement lui l'empereur de Byzance, ou Constantinople. - Retour texte

(4) Dans sa Germanie, Tacite voyait en les guerriers d'Outre-Rhin l'archétype des premiers Romains et, magnifiant leurs vertus héroïques, les proposait en exemple à ses compatriotes du «Siècle d'Auguste». - Retour texte

(5) Ce Drusus I est le père de Germanicus (C. Julius Cæsar Germanicus) qui vengera les aigles bafouées de Rome en défaisant Arminius au terme d'une campagne qui dura cinq ans. Voir encadré Drusus I & II. - Retour texte

(6) Le scénariste aurait-il confondu -9 et +9 ? On en a vu d'autres, à Cinecittà et... ailleurs ! - Retour texte

(7) Décédé depuis longtemps, Drusus I pouvait difficilement complimenter Arminius, à la veille de sa révolte. Drusus II serait évidemment plus vraisemblable, mais était-il déjà en Germanie vers 8 de n.E. ? - Retour texte

(8) Campagnes d'Illyrie, Dalmatie et Pannonie de 6 à 9 de n.E. : Baton Dysidiate (ou Baton le Dalmate) se révolta contre Auguste, bientôt rejoint par un chef homonyme, Baton le Pannonien. - Retour texte

(9) Selon Florus, la troisième aigle avait été sauvée par le porte-enseigne (FLORUS, IV, 12)). Les aigles récupérées furent intégrées dans l'Arc de Triomphe de Tibère, près du Temple de Saturne, dans un angle du Forum romain, après que Germanicus vainqueur eut défilé avec ses cinq enfants sur son char (TAC., An., II, 41). - Retour texte

(10) Ce qui en soi ne constitue nullement une preuve; chacun sait que les résumés publiés dans les pressbooks, catalogues (tel Unitalia/Anica) et autres Neues Filmprogramm peuvent contenir des détails fantaisistes. - Retour texte

(11) ... Qui certes eut sans doute mieux convenu pour la «Bataille des Longs-Ponts», ces routes de rondins traversant les marais de l'Ems où Cæcina et ses quatre légions défirent Arminius. Bataille intéressante où les Germains contrèrent le Romains en rompant des digues pour noyer le terrain et le rendre impraticable - la bataille de l'Yser avant la lettre, retournée en faveur des Germains - mais qui ne correspond pas tout-à-fait au contexte du Teutoburger Wald. - Retour texte

(12) A l'époque du tournage (1964-1965), T. Clunn et F. Berger n'avaient pas encore entrepris leurs fouilles à Kalkriese (publiées en 1996). - Retour texte