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Jacques Martin :
Le Temps des Epigones

 

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Jacques Martin : Le Temps des Epigones

Une œuvre

Les épigones

«Orion» : Les Oracles

«Alix» : Le Testament de César

Alix et Jacques Martin sur ce site

Albums à venir

Interview de Marc Jailloux (février 2011)

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Bibliographie

Chronologie de la Guerre du Péloponnèse

 

Jacques Martin :
Le Temps des Epigones

Jacques Martin vient de nous quitter voici un an déjà. Avec des personnages comme Alix Graccus (1948), Guy Lefranc (1954), Arno Firenze (1983), Jhen Roque (1984), Kéos l'Egyptien (1991), Orion l'Athénien (1990) et Loïs Lorcey (2003), il avait inventé la BD historique. Ces héros martiniens se mouvaient, en effet, dans l'Egypte de la XIXe Dynastie, la Grèce classique (Ve s.), la Rome de Jules César, le Moyen Age de Gilles de Rais et de Jeanne d'Arc, la France de Louis XIV et celle du Premier Empire - le personnage contemporain du reporter Guy Lefranc constituant une heureuse exception à tous ces grands crus millésimés.

Ayant, au contraire d'Hergé, souhaité que ses personnages lui survivent, voici venu le Temps des Epigones avec deux, non trois nouveaux albums sortis l'un dans le sillage de l'autre : une aventure d'Alix, Le Testament de César (Marco Venanzi, octobre 2010), une aventure d'Orion, Les Oracles (Marc Jailloux, janvier 2011) et une nouvelle aventure de Jhen, Le Grand Duc d'Occident (Hughes Payen & Thierry Cayman, février 2011).

Une œuvre

Premier épisode de la saga d'Orion l'Athénien Le Styx, en octobre 1990, fut aussi le dernier album dessiné de la main du Maître de la BD historique. Orion consacrait la volonté de Jacques Martin de se démarquer de Casterman, qui détenait les droits sur Alix, en passant par de nouveaux éditeurs comme Bagheera ou Les Deux Coqs d'Or, voire en créant sa propre maison d'édition («Orix» - contraction d'«Orion» et d'«Alix» -, diffusé par Dargaud).
Mais cette nouvelle série répondait aussi à un regret d'avoir créé un héros gallo-romain au temps de César, qu'à l'époque la rédaction de Tintin considéra comme plus vendeur auprès du public du journal (1948). Car si Alix ne l'avait alors emporté, Jacques Martin - qui avait une nette préférence pour la Grèce classique, berceau de notre civilisation - aurait plutôt opté pour un Athénien du temps de Périclès. «Après avoir créé le personnage d'Alix, lorsque je me suis mis à approfondir l'étude de l'histoire antique, j'ai bien vite réalisé que, dans ma folle jeunesse, je m'étais précipité un peu vite sur une époque, certes intéressante, mais beaucoup moins que celle de Périclès. J'ai toujours regretté de ne pas avoir situé Alix à cette époque, mais la série était trop engagée pour faire marche arrière. Alors, dès que j'ai eu l'opportunité de créer un nouveau personnage, je n'ai pas hésité à le faire évoluer dans cette époque que j'apprécie entre toutes» (propos recueillis par Christian Jasmes, Cubitus, n 15, juin 1991).

Quand le dernier géant de la BD franco-belge crée le personnage d'Orion, il est âgé de 69 ans. Une maladie oculaire - la macula - va le contraindre à passer la main à ses jeunes collaborateurs. A ses débuts, Martin avait lui-même été l'assistant d'Hergé (1954-1972). Et comme tous les grands dessinateurs, il s'était lui-même très tôt entouré d'assistants comme Roger Leloup («Yoko Tsuno») et Michel Demarets, ses décoristes, qu'il avait d'ailleurs amené avec lui aux studios Hergé.
Depuis de nombreuses années déjà, il avait confié à d'autres dessinateurs ses séries secondaires tel «Guy Lefranc» - des dessinateurs confirmés comme Bob De Moor (1970) ou qu'il a lui-même formés, comme Gilles Chaillet (1978) ou Christophe Simon (2001). Aimant le scénario autant que le dessin, Martin scénarisait d'autres projets qui lui tenaient à cœur comme le Moyen Age («Jhen», par Jean Pleyers (1984), etc.), l'Egypte pharaonique («Kéos», également par Jean Pleyers (1991)) ou l'épopée du Premier Empire («Arno», par André Juillard (1983), continué par Jacques Denoël (1994)).
Sous son égide paraissait également une collection d'albums didactiques construits autour de ses héros, les «Voyages de...» Alix, Jhen, Loïs, Lefranc, etc.

Lorsqu'après le lancement d'«Orion», «Alix» renaît de ses cendres, Rafaël Moralès codessine O Alexandrie (1996) et signe les quatre suivants - des Barbares (1998) à Roma, Roma (2005) - ainsi que trois «Voyages d'Alix» consacrés à l'Egypte. Une collaboration qui dura dix-sept ans.
D'autres noms encore se bousculent dans la nébuleuse martinienne, que l'on verra passer d'une série à l'autre. Ainsi vient lui aussi de nous quitter Marc Henniquiau (12 décembre 2010), qui collabora à de nombreux albums et dessina trois «Voyages d'Alix»; il était occupé à un quatrième, Pompéi (2). Plus connu est Christophe Simon, dix-neuf ans de collaboration, dessinateur de trois Alix, deux Orion et deux Lefranc. De nombreux jeunes (et quelques vétérans comme Gilles Chaillet, Pierre de Broche et Jean Torton) se partagèrent les didactiques albums des «Voyages d'Alix»; parmi d'autres, citons Vincent Henin, Laurent Bouhy, Cédric Hervan, etc. Lorsque le Maître céda pour dix ans à Casterman la gestion littéraire de ses séries (fin 2006) (1), d'autres artistes plus chevronnés s'attelèrent aux BD, le plus souvent en collaboration avec des scénaristes comme François Maingoval ou Patrick Weber, chargés de développer des ébauches de Martin. Depuis ses problèmes de vue, le scénario jusqu'alors était resté l'ultime privilège du «César de la BD historique». C'était «le temps des épigones» qui commençait.

Les épigones

En ce qui concerne Alix, une des principales caractéristiques de cette reprise est que le blond héros gaulois quitte sa bulle temporelle de 50 av. n.E., où il tournait un peu en rond, pour entrer dans le temps chronologique. L'Ibère s'achève sur la bataille de Munda où périt T. Labienus (17 mars 45 [2]) et Le Testament de César est situé à l'automne 46.

Lorsqu'il nous laisse pour un monde meilleur (21 janvier 2010), Jacques Martin n'aura pas eu l'occasion de voir finalisés deux albums dont la particularité est, donc, qu'ils ont été entièrement écrits et dessinés par leurs auteurs respectifs, Marco Venanzi («Alix» : Le Testament de César, 2010) et Marc Jailloux («Orion» : Les Oracles, 2011). Des scénarios qui ne doivent plus rien à Martin, mais qui ont été écrits avec son approbation. Le temps des épigones entre désormais et résolument dans une phase nouvelle...

orion, les oracles
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Marc Jailloux - Les Oracles (Orion/04) (01/2011)

Le pitch

Parti à la recherche de Panaïotis, un orphelin mystérieusement disparu en Thesprotide (Epire), Orion découvre le Nécromantéion, une crypte où se déroule une étrange cérémonie. Aspasie, la maîtresse de Périclès, y est venue consulter les Oracles des Morts à propos de la stratégie militaire qu'Athènes, en guerre contre Sparte, devrait adopter. Intrigué, le jeune homme découvre bientôt qu'un terrible complot est en cours, fomenté par les Spartiates. Parviendra-t-il à déjouer à temps la menace qui pèse sur la fragile démocratie athénienne ?

necromanteion d'ephyra
 
necromanteion, orion

Le Nécromantéion d'Ephyra en Thesprotide (près de l'actuelle Parga, Epire). Entouré de fleuves dont le nom rappelle ceux des Enfers (Achéron, Styx...), cet Oracle des Morts, voué à la nécromancie donc, remonte à la plus haute antiquité. Une version evhémériste de la légende de Thésée et Pirithoos font d'Hadès un roi de l'Epire dont le prince des Lapithes convoitait l'épouse, Perséphone. Thésée y accompagna son ami Pirithoos, mais seul en revint. Assis sur «la Pierre de l'Oubli», le candidat adultère restera éternellement captif d'une oubliette épirote...
Le sanctuaire fut reconstruit à l'époque romaine, d'où les voûtes soutenues par quinze arcs pleins cintres que l'on peut voir ici (Marc Jailloux, Les Oracles - ph. Nécromantéion : www.latinistes.ch)

La remontée des Enfers

Généreux et loyal, l'Athénien Orion - ce doublet d'Alix et de Lefranc - vit au temps de la Guerre du Péloponnèse et est confronté à la raison d'Etat incarnée par Périclès, l'autocrator et stratège, lequel dans le passé et sans le moindre état d'âme, l'a déjà à deux reprises trahi. Pour l'homme d'Etat, le bien d'Athènes passe avant tout, tandis que l'individu n'est rien...
Ca démarre un peu comme dans Hellhounds (Ricky Schroder, 2008 (TV) [3]), et le lecteur se laisse prendre par cette ambiance surnaturelle d'une descente dans le Monde des Morts. Le Nécromantéion d'Ephyra en Thesprotide (Epire) est un sanctuaire oraculaire auquel Thucydide a fait allusion dans sa Guerre du Péloponnèse (THUC., I, 46. 4) tandis que Pausanias y situe l'endroit où Orphée tenta de retrouver sa défunte épouse Eurydice, «l'oracle des morts à Aornos en Thesprotide» (PAUS., IX [Béotie], 30. 6 [4]). Et sans doute aussi Homère lui-même : «... à travers le marais, avance jusqu'aux lieux où l'Achéron reçoit le Pyriphlégéton et les eaux qui, du Styx, tombent dans le Cocyte» (Od., X, 508-516). Marc Jailloux l'a visité ce fameux Nécromantéion ou Nékyomantéion, mis au jour par les fouilles de Sotirios Dakaris (1959-1964 et 1976-1977); il s'est imprégné de l'ambiance mystique du lieu, près de Parga sur le continent, un peu plus bas que l'extrémité méridionale de Corfou. Il semblerait même qu'il y ait retrouvé l'ombre de Jacques Martin car - comme l'écrit Eric Coune - à parcourir son album, on a vraiment l'impression que c'est Martin lui-même qui sur la planche à dessin a guidé sa main...

Selon Thucydide, c'est-là que les Corinthiens rassemblèrent leur flotte pour aller combattre les Corcyréens - et c'est à ce moment précis que nous retrouvons notre héros, Orion, errant en quête de l'oubli d'Hilona, la jeune fille qu'il aimait et que la mort lui a ravie. Oubli qu'il essaie de trouver en prenant du service dans la flotte des Corcyréens, alliés des Athéniens (435).
Pas plus qu'avec Alix, il ne faut espérer une relation chronologique des événements historiques, puisque ce n'est qu'en 431 que les Spartiates ont commencé leur invasion de l'Attique, petit hiatus temporel (5) dont est friande l'épopée. Marc Jailloux nous propose une vision globale, synthétique de la Guerre du Péloponnèse. Notre héros de papier va donc désormais vivre ses aventures au gré de l'inspiration de son beau-père spirituel, mais aura éternellement 18-20 ans, l'âge où les jeunes athéniens quittent l'éphébie. Deux mots sur l'éphébie (le mot éphèbe étant tellement galvaudé, de son jours - dans l'antique Athènes, c'est une classe d'âge, rien de plus)... Quoique d'un modèle un peu particulier, son arc (6) est l'arme typique des éphèbes (16-18 ans) qui gardent les frontières de l'Attique; au terme de leur «service», les jeunes gens pourront se faire inscrire sur la liste des citoyens, recevront un bouclier et intégreront la phalange des hoplites (7).
Il est significatif que Martin ait fait du fameux général spartiate Brasidas, un archétypique «Brasidias» - avec un «i» - qui nous fait pénétrer dans l'univers parallèle des héros de fiction (pas tout-à-fait le personnage historique, mais «un peu-beaucoup» quand-même !). On risque de le voir revenir un de ces quatre, celui-là; il doit avoir le cuir aussi dur que celui d'Arbacès; d'ailleurs, si les héros de papier ne meurent jamais, leurs antagonistes non-plus. Et puis après tout, Brasidias, c'est un Spartiate, Nom de Zeus !

Nos souvenirs scolaires interpellent le nom de Cléon le Démagogue, dont Aristophane nous a peint ce peu reluisant portrait de l'«intendant paphlagonien». «C'est comme ça qu'il faisait avec toi jusqu'ici. Il te donnait un petit rabiot sur ce qu'il te prenait, et le gros morceau, il se le servait à lui-même» (Les Cavaliers), s'exclame Le Marchand à l'adresse de Le Peuple, aux Lénéennes de janvier 424. Quelques mois plus tard, Cléon allait être élu stratège pour résoudre la question de Sphactérie; puis réélu dans la même fonction en 422, pour voler à la rescousse d'Amphipolis prise par Brasidas, où il se fera tuer.
A toute bonne histoire, il faut un traître de service. Ce sera donc à lui que sera prêté la responsabilité d'un complot visant à empoisonner l'eau d'Athènes. Celui-ci est d'autant mieux imaginé qu'on a, en effet, soupçonné les Péloponnésiens d'avoir empoisonné les puits de la ville - d'où l'épidémie de peste (ou plutôt de fièvre typhoïde) qui décima la population athénienne, et dont Périclès lui-même mourra, en septembre 429.

Pour ne pas déflorer la trame des Oracles, nous n'ajouterons qu'une petite précision quant à cette mise-en-bouche que constituent les premières pages de l'album avec l'ambiance, toute particulière, de la consultation de l'Oracle des Morts. Le rite auquel soit se soumettre le jeune Panaïotis est emprunté à Hérodote, qui nous parle de la défunte Mélissa, épouse du tyran de Corinthe Périandre, laquelle erre nue aux Enfers, suppliant son époux de brûler ses robes afin qu'elle puisse se vêtir (HDT., V, 92). Quant à la supercherie des prêtres faisant apparaître des âmes au moyen d'un dispositif optique, un auteur chrétien du IIIe s. de n.E., Hippolyte de Rome, les a évoqués. Aussi l'archéologue Sotiros Dakaris, au vu de certaines pièces mécaniques (engrenages, roues crantées) qui n'étaient peut-être que des éléments d'une catapulte, a-t-il pu imaginer l'existence au Nécromantéion d'une de ces mécaniques de théâtre qui servaient, justement, à faire apparaître un Deus ex machina.

On voit que Marc Jailloux a eu d'excellentes lectures avant de reprendre «Orion» des mains de Jacques Martin, et d'emmener ses lecteurs à la suite de son héros. Ancien assistant de Gilles Chaillet - une référence - l'auteur s'y est beaucoup investi, séjournant en Grèce plusieurs semaines à fin de repérages, abordant ensuite le «style Martin» avec une rare maîtrise graphique. Plus de vingt ans après le premier opus - le dernier de la main du Maître, comme dit plus haut - et douze ans après la dernière livraison (le tome 3 Le Pharaon, dessiné par Christophe Simon), revoici notre héros pétri des idéaux de la Grèce classique et éternelle !

Rewind the Movie

La Guerre du Péloponnèse ! Un conflit où Sparte la Guerrière, va démontrer sa prudence, sa grandeur d'âme et sa modération dans la victoire puisque, contre l'avis de ses alliés, Lysandre vainqueur refusera de raser Athènes vaincue (404) ! Tandis que la démocratique Athènes fera l'étalage d'une exemplaire cruauté et des dérives de ses factions partisanes, exterminant sans vergogne ses alliés rebelles (comme à Scioné en 431; à Mitylène en 428 [heureusement annulée]; à Mélos en 416 [sans rémission, etc.) (8).
Bien sûr, Orion voit l'ennemi spartiate avec l'œil du citoyen athénien - un regard de patriote, même s'il n'est pas dénué d'amertume face au pouvoir dévorant du grand Périclès toujours drapé dans les plis de la raison d'Etat, et toujours coiffé de ce casque qui l'assimile à Pallas Athéna, la déesse tutélaire de la ville (9).

Orion : ses aventures...
Le Lac Sacré, qui dans sa première version devait être une aventure d'Alix - lequel tombait entre les mains des sanguinaires prêtresses celtes de l'île de Sein -, devint finalement le titre d'un album d'Orion... sans rapport avec les druidesses (10).

Le Lac sacré (10/1990)
«Orion»/1, Bagheera, 46 pl.
Agent de Périclès infiltré à Sparte - où les Ilotes (11) sont turbulents - l'exilé Orion est chargé de fomenter une révolte parmi eux, afin de retarder le départ de l'armée spartiate du général «Brasidias» (12) qui doit incessamment envahir l'Attique. Scènes de chasse aux ilotes. Flagellation rituelle des jeunes spartiates.
Orion et les ilotes révoltés tentent de fuir la Laconie. Poursuivis, ils se placent sous la protection d'un temple d'Artémis (la déesse tutélaire de Sparte) sis au milieu d'un lac; c'est ainsi que notre héros réussira à échapper à ses poursuivants spartiates superstitieux. La piété des Spartiates était légendaire !
Pour se retirer de l'Attique qu'elle a envahie, l'armée spartiate exige alors que lui soient livrés Orion ainsi que la jeune fille qu'il aime, l'ilote Hilona. Périclès refuse de livrer un citoyen athénien, mais (à l'insu du jeune homme) consent à leur rendre Hilona qui - après tout - n'est qu'une étrangère et une esclave. Il trouvera bien une citoyenne à épouser, remarque le stratège. Sous-entendu : «Conformément à la loi.» Une réflexion qui ne manque pas de justesse, car c'est Périclès qui avait fait voter ladite loi, contre son propre intérêt, lui-même vivant maritalement avec une non-citoyenne - la Milésienne Aspasie. Satisfaite, l'armée spartiate se retire, emmenant la jeune fille (13). Se sentant trahi, Orion quitte la ville.

Ce scénario semble se souvenir que trente ans plus tôt, en 465, une révolte des hilotes survenue à la faveur d'un tremblement de terre avait mis Sparte à deux doigts de sa perte.
Dans Le Lac sacré, qui pourrait se passer en 435 (puisqu'Alcibiade, né en 450 (?), nous dit avoir quinze ans), Martin implique deux éléments de la «légende spartiate» dont les tenants et aboutissants sont, historiquement, assez mal connus. Le premier est la condition des hilotes, ces serfs d'Etat, et l'institution de la cryptie - le «massacre secret» des plus turbulents d'entre eux - deux choses qui semblent liées, sans que la raison nous apparaisse clairement. Le second poncif est la flagellation longue des jeunes gens (diamastigôsis); toutefois c'est Plutarque - quatre siècles après le déclin de Sparte - qui nous parle de cette flagellation rituelle que ne mentionnent pas les auteurs qui ont écrit sur Sparte au temps de sa gloire. En réalité, il s'agissait d'un jeu viril où des jeunes gens nus devaient s'emparer de fromages disposés sur l'autel d'Artémis Orthia, que leurs aînés, armés de gourdins, étaient chargés de défendre. Henri Jeanmaire (Couroï et Courètes, Univ. Lille, 1939) a rassemblé et commenté tous les textes sur la question.

Par ailleurs, Périclès prend la tête du parti démocratique à Athènes en 460. L'expédition en Egypte des Athéniens est en 459-454, tandis que la première offensive spartiate en Attique a lieu en 447. Le cadre d'«Orion» pourrait donc être la «première guerre du Péloponnèse» (454-446) aussi bien que la «seconde» (431-404) au cours de laquelle mourra Périclès (429).
Comme on ne nous précise pas le nom du roi de Sparte qui dirigeait l'invasion spartiate de l'Attique dont question (on parle seulement d'un «Brasidias»), il pourrait tout aussi bien s'agir de celle de 447 que d'une de celles qui eurent lieu presque tous les ans entre 431 et 425 (14); Périclès exerçant les pleins pouvoir de 449 à 430/429, on ne peut qu'admirer le talent avec lequel la fiction d'Orion louvoie dans le lit de la chronologie historique. Ainsi Le Styx, s'inspirant très indirectement d'événement survenus en 462, crée sa propre vérité, tandis que Le Pharaon (les Athéniens en Egypte) peut se couler à n'importe quel moment des quelque 40 années de résistance d'Amyrthée (15). Dans Orion comme dans Alix, Jacques Martin s'est toujours gardé d'indiquer des dates trop précises (au contraire des derniers albums scénarisés par les épigones Patrick Weber et Marco Venanzi) (voir Chronologie).

Le Styx (05/1996)
«Orion»/2, Orix [Dargaud], 44 pl.
Orion est aux trousses de l'armée spartiate qui ramène chez elle Hilona, livrée par Périclès. Cependant, les Spartiates et les Athéniens concluent une alliance momentanée pour anéantir une peuplade d'Hommes-Lions qui exercent leurs rapines en Arcadie, dans le centre du Péloponnèse.
Ce peuple d'hybrides descend de la progéniture d'une princesse de Pylos - Xouria - qui, ayant conspiré contre son père le roi Lykos, fut par lui livrée à la fureur d'un fauve, Aacron. Mais, au lieu de la dévorer la proie ainsi offerte, le lion Aacron s'accoupla avec elle. Ces hybrides, dont le cycle de vie est celui des fauves, se sont rapidement développés en quelques générations (leur mère commune règne toujours sur eux, et semble encore fort jeune). Cependant, au fur et à mesure de la succession de ces générations, leurs caractères léonins s'estompent au profit des humains.
Sorg, fils de Hurg, fils d'Aacron et de Xouria va devenir de compagnon d'Orion dans cette aventure, mais aussi la suivante, Le Pharaon.

En 464, sur l'insistance de Cimon, fils de Militiade et chef du parti aristocratique, Athènes et Sparte n'étant encore nullement en conflit, les enfants d'Athéna n'hésitèrent pas à soutenir les Spartiates dans semblable conflit contre les hilotes révoltés : des hommes libres doivent s'entraider contre les sous-hommes !
Et en 462, l'Athénien Cimon, toujours lui, conduisit une armée attique pour aider ces mêmes Spartiates assiégeant Ithôme (Troisième guerre de Messénie). Du reste, l'affaire ne s'était pas trop bien terminée. Les Athéniens, étaient réputés pour leur savoir-faire en matière de siège; mais celui-ci traînant en longueur, ils s'étaient vus «remerciés». Le peuple athénien se vengea de l'affront en condamnant Cimon à l'exil.

Suite directe du précédent, ce second opus introduit dans l'Histoire un élément fantastique qui semble tout droit sorti d'un roman d'Edgar Rice Burroughs : un peuple d'Hommes-Lions vivant dans une vallée retirée du centre du Péloponnèse. C'est-à-dire en Arcadie, là où la mythologie situait le domaine des Centaures et des Satyres : les Hommes-Chevaux et les Hommes-Boucs. Alors, pourquoi pas des Hommes-Lions ? De fait, hormis Tégée, l'alliée de Sparte, les Arcadiens - qui pour beaucoup descendaient des anciens habitants achéens de la Laconie refoulés par les envahisseurs Doriens - étaient hostiles aux Lacédémoniens; une de leurs villes, Mantinée, entrera d'ailleurs dans la Ligue d'Argos, alliée d'Athènes (418).
Orion convainc Hommes-Lions et Athéniens de s'unir pour attirer l'armée spartiate dans une embuscade au fond d'une gorge resserrée où coule le Styx - mais Périclès conclut un accord secret avec Brasidias pour qu'Athéniens et Lacédémoniens s'unissent plutôt pour prendre en tenaille l'armée bestiale de ces sous-hommes, ces erreurs de la nature !

Pour un esprit cartésien, il est évidemment difficile d'accepter cette intrusion de créatures mythologiques dans un récit en principe historique. Pourtant vers la même époque - comme nous l'avons exposé à propos du film 300 - les Grecs admettaient fort bien l'apparition de géants, de héros éponymes volant sur les champs de bataille à la rescousse de leur terroir. Reste que Jacques Martin nous a ici concocté une aventure à la limite de la Fantasy.
(Collaboration de Christophe Simon aux dessins des pages 31 à 46.)

Le Pharaon (02/1998)
«Orion»/3, Dargaud, 44 pl.
Jacques Martin (sc.) - Christophe Simon (d.) [coul. Maud Chapelle; participation Vincent Henin]

Un petit groupe de mercenaires athéniens - dont Orion et Sorg - rejoint en Egypte le pharaon Amyrthée.

Depuis sa conquête par le Perse Cambyse en 525, l'Egypte s'est plusieurs fois révoltée. C'est une de ces révoltes qui empêcha le Grand Roi de venger sa défaite à Marathon (490). Un pharaon d'origine libyenne, Inaros (roi 463-456) en conduisit une autre, appelant les Athéniens à la rescousse en 460 (16). Pour les Athéniens et leurs alliés de la Ligue de Délos, cette révolte s'inscrivait tout naturellement dans le prolongement de leur propre guerre contre les Perses. Hélas, l'expédition d'Egypte s'acheva par le désastre de l'île Prosopitis, dans le Delta (454). Des 5.000 Grecs qui déposèrent les armes, bien peu rentrèrent vivants - tandis qu'Inaros, qui les avait appelés à son secours, capturé, était empalé par les Perses.

Cependant, retranché dans les inexpugnables marais du Delta, un autre rebelle, Amyrthée, continua de résister jusqu'à ce qu'il arrive à chasser les Perses d'Egypte. C'est à son service que viennent se placer Orion et ses camarades. Cet Amyrthée représente à lui tout seul la XXVIIIe Dyn. et règnera brièvement de 414 à 408; il aura toutefois rétabli l'indépendance de l'Egypte pour un peu moins d'un siècle (73 ans). Son successeur sera Néphéritès Ier et la XXIXe Dyn., originaire de Mendès, à laquelle en succédera une autre, la XXXe Dyn., originaire de Sébennytos - l'ultime dynastie indigène. Ensuite, l'Egypte retombera brièvement et pour la seconde fois sous la domination perse de 341 à 333, c'est-à-dire jusqu'à la conquête par Alexandre le Grand.

Entre 454 et 414, Orion aura donc toute latitude pour prendre du service auprès du pharaon saïte Amyrthée.

Dessiné par Christophe Simon, cet album fut réalisé en «dents de scie». «Orion» devint un nouveau personnage : «Hélios». Il existait déjà douze planches dessinées et encrées d'«Hélios» lorsqu'il fut décidé que ce scénario redeviendrait une aventure d'Orion (le personnage d'Hélios fut gratté, et Orion réinjecté à sa place).

Jacques Martin tenait dans ses cartons quelques scripts de nouvelles aventures d'Orion, qui ne verront sans doute jamais le jour :
Le Roi des Rois (dessins Cédric Hervan ?, de Christophe Simon ? Deux ou trois planches seulement furent dessinées, puis, leurs auteurs étant appelés sur d'autres projets, Le Roi des Rois sombra dans l'oubli)
Orion et son compagnon Baalgoas se rendent à Persépolis, la capitale de l'Empire perse, et découvrent que l'empereur - le Roi des Rois - n'est qu'une marionnette manipulée par des mages. Ils y rencontrent aussi Alcibiade et toute une colonie grecque; Orion persuadera à quelques-uns de ses compatriotes de rentrer à Athènes.
Syracusa
Orion chez les Romains, dont la civilisation est alors très inférieure à celles de Grecs.
L'espion de Carthage
Alcibiade est impliqué dans une conjuration visant à empoisonner Périclès. Avec en arrière-plan l'éventualité d'une guerre opposant Athènes à Carthage.
Le messager d'Athènes
Orion est l'ambassadeur de Périclès, qui veut conclure une alliance avec Rome et Voltera, dont Athènes a besoin pour réduire Carthage.

Les Oracles (01/2011)
«Orion»/4, Casterman
Marc Jailloux (sc. & d.) [coul. : Corinne Billon]
(Scénario)

Quand Marc Jailloux reprend la série, il laisse de côté les scripts ou synopsis de J. Martin pour imaginer sa propre histoire.
Donc Orion va chercher à se faire embaucher comme mercenaire dans la flotte de Corcyre, alliée de sa patrie Athènes. Sa route va croiser celle d'Aspasie venue, de la part de Périclès, consulter le Nécromantéion - sans savoir que Brasidias, informé par ses espions dans Athènes, l'y a précédé.

La présence de l'armée spartiate sous les murs d'Athènes, l'opposition de Cléon à Périclès, la tentative d'empoisonner les eaux potables d'Athènes suggère que nous sommes peut-être en 433, à la veille de la bataille de Sybota, ou plus probablement au printemps 431, lorsque le roi Archidamos envahit l'Attique pour perpétrer la première des sept attaques qu'il mènera dix ans durant. Mais en 431, Brasidias n'est encore qu'un simple officier spartiate qui s'illustre à Méthone avec une poignée de braves, et Périclès - quant à lui - n'en a plus que pour deux ans à vivre avant de succomber à l'épidémie de peste (septembre 429).

Quelques personnages historiques

Périclès
Périclès (495-429) était le fils de Xanthippe, lequel commanda la flotte athénienne qui écrasa celle des Perses au promontoire de Mycale, en août 479 (l'année qui suivit les batailles des Thermopyles et de Salamine). Par sa mère Agariste il descendait d'Alcméon, mais aussi du tyran de Sicyone, Clisthène. Il appartenait ainsi aux Alcméonides, une famille aristocratique qui prétendait descendre du sage Nestor, roi de Pylos, un des héros de la guerre de Troie. Peut-être se souvenait-il de ce que les Héraclides, aïeux des rois de Sparte, avaient chassé de Messénie son aïeul à lui, qui avait dû trouver refuge à Athènes.

Les Alcméonides étaient connus pour leur opposition à Pisistrate, l'ancien tyran d'Athènes. De même que, à Rome, Jules César put se vanter de descendre des aïeux les plus illustres - en l'occurrence d'Enée, fils de la déesse Vénus - ce qui ne l'empêchait point d'incliner pour le peuple, de même à Athènes, Périclès pouvait tout autant se réclamer du meilleur lignage; mais un lignage démocrate, qui trouvait sa clientèle parmi les commerçants et les pêcheurs. Il devient le bras droit de l'orateur démocrate Ephialtès, qui rogne les pouvoirs de l'Aréopage (462). En 460, son mentor assassiné, Périclès prend la tête du parti démocratique. En 449, il est le maître d'Athènes. En 444, il se voit confier le suprême commandement militaire. L'année suivante, il fonde la colonie panhellénique de Thourioi (sud de l'Italie) et condamne à l'exil Thucydide - le futur historien, chef des oligarques.
En 438, Périclès fonde des colonies en Thrace et dans le Pont-Euxin. En 435, il soutient Corcyre contre sa métropole Corinthe et en 432, il s'oppose à ce que les bateaux de sa voisine Mégare pénètrent dans les ports de la Ligue de Délos.
Alors Corinthe et Mégare en appellent à Sparte, leur alliée. La guerre est déclarée : les Spartiates envahissent l'Attique et les Athéniens, de leur côté, envoient leur flotte sur les côtes du Péloponnèse. A l'été 430, la peste se déclare dans Athènes, en conséquence de quoi, en septembre, ses compatriotes lui retirent sa charge de stratège généralissime. Il est bien vite réintégré, six mois plus tard, en avril 429, mais décède de l'épidémie en septembre de cette même année.

Cléon
Etrange personnage que Cléon le Démagogue ou «Cléon le Corroyeur», le fils d'un riche tanneur nommé Cléainétos, dont Marc Jailloux a fait «le traître de service», car il en faut toujours un. C'est le jusqu'au-boutiste, prêt à toutes les batailles pour assurer suprématie et profits à Athènes. En 427, Mitylène ayant voulu quitter la Ligue, il frappe les imaginations en exigeant le massacre de tous les hommes adultes et la castration de tous les jeunes garçons (après l'avoir votée, les Athéniens reviendront sur leur décision dès le lendemain). En 423, il obtient également l'exécution de tous les citoyens de Scioné, dans la Chalcidique, qu'il fait raser.
Après avoir pris Pylos aux Spartiates (425), il refuse une première fois leurs propositions de paix. Et une fois encore il stupéfie le monde grec en obtenant la reddition de la garnison spartiate de Sphactérie, qu'il fait décimer par les tirs de ses archers-mercenaires étoliens (Euripide compose Héraclès furieux, une tragédie à sa gloire où, de sur la lance, il vante la supériorité de l'arc, réputé être l'arme des lâches !). Suite à quoi Sparte renouvelle ses propositions de paix qu'il rejette une seconde fois.

Ensuite Cléon consolide sa popularité dans Athènes en faisant passer de deux à trois oboles par jour le salaire des dicastes - jurés populaires - mais en revanche double le phoros, le tribu des alliés (424).
Réélu stratège pour aller rétablir la situation en Thrace où Brasidas - que Thucydide n'a pas réussi à juguler - a porté le conflit, il est tué sous les murs d'Amphipolis en même temps que son vieil ennemi. «Cléon, qui dès l'abord n'avait pas eu l'intention de faire front [non par couardise, mais parce qu'il avait observé que l'adversaire lui était supérieur], prit immédiatement la fuite. Mais il fut rejoint et tué par un peltaste myrkinien» (THUC., V, 10) (422). La mort de Brasidas et Cléon, les deux extrémistes, permettra la conclusion de la «Paix de Nicias» (421), hélas éphémère.

Il faut relativiser le portait négatif de Cléon, chef populaire - grossier, vantard, corrompu - qui nous a été tracé par ses ennemis, le stratège et historien Thucydide (qu'il avait fait exiler en 422) et le satiriste Aristophane (qu'il avait poursuivi en justice), qui le ridiculise dans Les Cavaliers. Cléon était un patriote pragmatique et sans scrupules, violent et adepte de la loi du plus fort. La négation même de la maxime de Thucydide : «La manifestation du pouvoir qui impressionne le plus les gens est la retenue.» Les historiens, remarquait Marie Delcourt, «dans la mesure où ils admirent Périclès, rabaissent Cléon (...). La différence entre les deux individus a empêché de voir la parenté entre les deux politiques. Ces deux hommes, dit très bien Georges Méautis, ont tous deux défendu l'arché [«l'empire»] athénienne, «Périclès avec plus de mesure, Cléon avec plus de logique», on ne saurait marquer plus finement une ressemblance souvent méconnue. Périclès a cru pouvoir s'arrêter à temps et n'employer la force que pour la défensive. Cléon, beaucoup moins intelligent que lui, sut mieux calculer la part qu'il faudrait faire au feu le jour où on aurait laissé s'allumer l'incendie» (17).

Brasidas
Tout aussi singulier personnage également était son adversaire, le Spartiate Brasidas : en 431, avec seulement cent hoplites ce simple capitaine de compagnie (pentékoster) arracha Méthone - ville de la Laconie - aux Athéniens qui allaient la prendre. En récompense, il fut l'année suivante désigné comme éphore éponyme. Triérarque (commandant d'une trière) en 425, il tente vainement de débarquer devant Pylos mais doit rembarquer sévèrement blessé - et doit abandonner son bouclier dont les Athéniens se feront un trophée.
L'année suivante, en Thrace, il prend Torôné - montant lui-même à l'assaut, sur une échelle -, puis s'empare d'Amphipolis. Toujours on le trouve au premier rang. Il tombera au combat devant cette ville que Cléon essayait de reprendre.
Honneur exceptionnel, les Spartiates inhumeront son corps à l'intérieur de la ville et lui rendront un culte héroïque. Brasidas devint ainsi un demi-dieu.

marc jailloux

Marc Jailloux

L'auteur
Né en 1973 près de Bordeaux, Marc Jailloux s'éveille à la bande dessinée en découvrant les classiques franco-belges. Grâce à son club de dessin de Cestas, il rencontre, au festival d'Angoulême, Jacques Martin qui lui dédicace Le Dernier Spartiate en 1987. Après un baccalauréat en arts plastiques, il intègre l'École du Louvre à Paris en 1991. Il se spécialise à l'École des Gobelins en story-board. Il débute professionnellement en 1994 dans le dessin animé avant d'être embauché chez l'un des principaux éditeurs de jeux vidéo. Pour autant, l'envie de faire de la BD reste intacte. Il publie deux albums dans une veine fantastique, Le Château de Monsieur Sangsuc chez Pointe noire en 2002, puis Necrolympia sur un scénario de Stéphane Beauverger chez Panini en 2005. Mais le vrai déclic intervient lors d'une nouvelle rencontre avec Jacques Martin à Paris en avril 2005 et la découverte de ses planches originales dans le cadre d'une vente aux enchères. Voilà ce qu'il veut faire !
Marc Jailloux saisit alors l'opportunité d'intégrer l'atelier de Gilles Chaillet. L'ancien collaborateur de Jacques Martin le prend comme assistant pour le tome 4 de La Dernière Prophétie, puis le diptyque Vinci. Parallèlement, Marc Jailloux, féru de Grèce antique autant qu'«enfant d'Alix», se lance dans l'écriture d'une nouvelle aventure d'Orion. En 2008, il présente son projet, accueilli avec enthousiasme par le comité éditorial. Le maître lui-même encourage le jeune auteur. Plus de vingt ans après sa naissance, Orion revient avec un quatrième épisode début 2011 (Press-book).

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Marco Venanzi - Le Testament de César (Alix/29) (10/2010)
Jacques Martin - Marco Venanzi (sc. & d.)

Le pitch
Automne 46 av. n.E. Alix et Enak répondent à l'énigmatique invitation d'un vieil ami, le général Galva, un fidèle de César. Galva révèle, à la stupéfaction des deux compagnons d'aventures, un pan tragique de son histoire : il a aimé une femme, Claudia, qui lui a donné deux filles. L'aînée Aurelia est entrée au Collège des Vestales; mais la cadette, Cecilia, va épouser le neveu de la Grande Vestale Sylvia - une famille dévouée à la cause de Pompée.
Cependant, alors que les sombres souvenirs du général semblent s'éclipser devant l'heureux événement qui s'annonce, Alix est mystérieusement agressé dans les jardins de la villa de Galva ! Puis la tragédie survient, un meurtre atroce et incompréhensible est commis. Qui donc a pu perpétrer cet ignoble forfait, et pourquoi ? Quel secret cachent donc les prêtresses du temple de Vesta ? Les uns et les autres ignorent encore qu'ils sont, à leur insu, les instruments d'une machination diabolique dont personne ne sortira totalement indemne...

testament de cesar, jacques martin, marco venanzi

Qui héritera ?

En avril 46, à Thapsus, César a liquidé Caton, Metellus Scipio et les dernières forces républicaines d'Afrique (6 avril). En août, il a célébré à Rome ses quatre triomphes sur la Gaule, l'Egypte, le Pont et l'Afrique de Juba; et à l'automne 46 - quand se noue l'intrigue de cette nouvelle aventure d'Alix - il est déjà reparti en Espagne, où il s'apprête à anéantir les ultimes légions pompéiennes. Et ce sera la bataille de Munda, au mois de mars de l'année suivante, sanctionnée par la mort pour T. Labienus et le jeune Cn. Pompée (son frère Sextus Pompée, lui, en réchappant) : sujet précédemment traité dans L'Ibère.

Souvent Alix avait été confronté à la dureté du pouvoir et des politiques; mais cette fois l'ambiance est beaucoup plus implacable encore puisque impliquant des exécutions capitales de citoyen flagellé puis décapité et de vestale condamnée à être enterrée vive. Selon Suétone (Cés., 83), le testament de César avait subi divers remaniements. Bien entendu, ce document était déposé dans la Maison des Vestales - les aïeules de nos notaires -... qui était aussi celle du Pontifex Maximus, le chef suprême de la religion romaine, un titre que le Pape reprendra.
Archéologiquement parlant, l'affaire n'est pas vraiment claire : la Regia, qui à l'origine était la résidence du Pontifex Maximus, a plusieurs fois été reconstruite, de même que sa voisine la Maison des Vestales, et semblent même avoir fusionné (18). Pour Colleen McCullough, dans sa série romanesque Les Maîtres de Rome, il ne fait aucun doute qu'au temps de Jules César le Pontifex Maximus (c'est-à-dire Jules César lui-même, à l'époque) habitait le même immeuble que les Vestales, dont il était en somme le pater familias - chacun occupant une aile distincte.
Avouons que, sur cette base, les premières cases du Testament de César nous avaient un peu cueilli à froid : dans la rue, dans une encoignure de porte, César himself rencontre secrètement la Grande Vestale pour lui confier son testament, alors qu'il lui aurait suffit - et c'eut été bien plus discret - de toquer à la porte d'en face, même palier... Mais justement, et c'est-là le pitch..., César souhaitait-il la discrétion ?

Sans doute cette entrée en matière était-elle incontournable pour l'intelligence de la suite. Marco Venanzi nous livre ici un très bon album, malgré un graphisme peut-être encore un peu raide..., mais qui bien à propos renouvelle la saga. Les strictes règles morales encadrant la vie des Vestales, les punitions sanctionnant leurs manquements, le cachot de la Mamertine pour Alix injustement accusé - le tout sur fond d'un complot pompéien encore crédible en ces derniers mois de l'an 46 av. n.E. relancent l'intérêt d'un scénario encore un peu engourdi.

François Maingoval et Patrick Weber paraissant désormais hors course, le dessinateur Marco Venanzi (Le Masque Rouge, série créée par André Juillard et Patrick Cothias) est ici son propre scénariste. Marco Venanzi nous concocte ici «un polar haletant dans la Rome antique. La toute première histoire originale d'Alix à paraître depuis la disparition de Jacques Martin», comme nous en prévenait l'éditeur.
Marco Venanzi travaille actuellement à un second «Alix», cette fois sur scénario de François Corteggiani : L'Ombre de Sarapis.

marco venanzi

Marco Venanzi durant le Festival du livre et de la bande dessinée de Bagnols-sur-Cèze en février 2009 (Wikipedia)

L'auteur
De nationalité belge, Marco Venanzi est né à Rome (Italie) le 14 décembre 1963.
Dès 1986, après des études d'illustration et de bande dessinée à l'Institut St Luc de Liège, Marco Venanzi publie en collaboration avec le scénariste Michel Dusart, ses premiers récits historiques dans l'hebdomadaire Tintin et Tintin reporter.
En 1990, toujours en collaboration avec Michel Dusart il sort son premier album intitulé Froidure. Préfacé par l'Abbé Pierre, cet album retrace la vie de l'Abbé Froidure, fondateur des Petits Riens.
Féru de bande dessinée historique, en 1991 sur des scénarios de Patrick Cothias, Marco Venanzi succède à André Juillard au dessin de la série Masquerouge, un récit de cape et d'épée se déroulant sous le règne de Louis XIII (Éditions Glénat).
En avril 2003, avec le concours de son ami Michel Pierret il publie chez Glénat le premier tome d'une série intitulée Hidalgos, adaptation romancée de la vie tumultueuse du plus célèbre des écrivains de l'âge d'or espagnol, Cervantès (Don Quichotte...). Cette même année, Marco Venanzi est primé au Festival d'Angoulême, il voit son travail récompensé du prix international de la bande dessinée chrétienne francophone, pour l'album Auriac (scénario de Benoît Despas) retraçant les aventures d'un jeune gaulois en terre de Palestine.
A la demande des éditions Casterman en 2005, en compagnie de Michel Pierret, il s'attelle à la réalisation d'une biographie consacrée à la star internationale du football : Zinedine Zidane (scénario Alexis Nolent). Bande dessinée réalisée au profit de l'œuvre de Sœur Emmanuelle (ASMAE).
En 2008, avec le titre : Les Templiers (scénario Benoît Despas), Marco Venanzi intègre aux éditions Casterman l'équipe des collaborateurs de Jacques Martin. Il scénarisera et dessinera le 29e tome de cette série Alix : Le Testament de César sorti en octobre 2010.
Enfin Marco Venanzi a collaboré à diverses publications destinées à la jeunesse et est aussi l'auteur de nombreuses illustrations, dessins de presse et travaux publicitaires (Wikipédia).

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Alix et Jacques Martin sur ce site

  • Jacques Martin / «Alix» : ICI, ICI et ICI
  • Alix (Jean Cubaud, 1998) [dessin animé] : ICI
  • Alix et la SF : ICI
  • Alix/03 : L'île maudite : ICI
  • Alix/08 : Le tombeau étrusque : ICI
  • Alix/12 : Le Fils de Spartacus : ICI
  • Alix/21 : Les Barbares : ICI
  • Alix/25 : C'était à Khorsabad : ICI
  • Alix/26 : L'Ibère : ICI
  • Alix/30 : La Conjuration de Baal : ICI
  • Les voyages d'Alix : La Marine antique (Michel Éloy & Marc Henniquiau) : ICI
  • Les Expéditions d'Alix : ICI
  • Alix & alii. Jacques Martin - Le César de la BD historique (Michel Éloy - éd. Chambre belge des experts BD) : ICI

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Albums à venir

 
16/02/2011
Jhen/12: Le Grand duc d'Occident, Casterman (paru)
Jacques Martin - Hugues Payen (sc.) - Thierry Cayman (d.). 48 p.
  Jhen et son comparse Francesco Prelati ont quitté Venise pour rejoindre la Flandre par voie maritime, embarqués dans un convoi d'épices. Après avoir fait en chemin la connaissance du maître des monnaies du roi de France, Jacques Cœur, les deux hommes débarquent dans la cité affairée de Bruges. Ils y croisent la route d'un célèbre personnage, particulièrement haut en couleurs : le Grand Duc d'Occident Philippe le Bon, amateur de femmes, de bonne chère et du fracas des armes. À la suite de péripéties mouvementées, Jhen deviendra bientôt, à Bruxelles, l'un des confidents du Duc Philippe - homme politique cynique et sans morale, et l'un des dirigeants les plus puissants de cette partie du monde...
 
16/02/2011
Voyages de Jhen - Bruxelles, Casterman (paru)
Jacques Martin - Nicolas Van de Walle. 64 p.
  Un riche parcours en images dans la ville de Bruxelles à l'époque médiévale, où se déroule une grande partie de la nouvelle aventure de Jhen, Le Grand duc d'Occident.
À l'instar des «Voyages d'Alix» dans le monde antique, «Les Voyages de Jhen» invitent leurs lecteurs à explorer l'époque médiévale, dans les pas du personnage créé par Jacques Martin. Chaque album propose une découverte documentaire très complète, par l'image et les mots, d'un peuple, d'un lieu ou d'une contrée du Moyen-Age.
16/02/2011
Voyages d'Alix - Vienna, Casterman
Jacques Martin - Gilbert Bouchard - B. Helly
  Un riche parcours en images dans la ville de Vienne (Vienna) à l'époque antique, alors capitale du peuple gaulois des Allobroges. Vienne est aujourd'hui, avec Lyon, la cité qui concentre le plus important patrimoine gallo-romain, dont de nombreux vestiges architecturaux en bon état de conservation.
Précis et vivant, le travail de Gilbert Bouchard reconstitue tous les détails de la vie quotidienne à Vienne du temps d'Alix.
 
16/02/2011
Voyages de Jhen/13: L'Abbaye de Villers, Casterman (paru)
Jacques Martin - Michel Dubuisson - Yves Plateau. 64 p.
  L'Abbaye cistercienne de Villers-la-Ville, établie dans le Brabant wallon, est l'un des plus saisissants témoignages de l'architecture religieuse du XIIe s. Un lieu mythique que Jhen nous invite à découvrir par le menu, tel qu'on y vivait réellement au Moyen Age, entre ferveur religieuse et contingences de la vie quotidienne. Le travail iconographique proposé ici par Yves Plateau, tout en exigence et en précision, confère à cette visite, par delà les siècles, un impact et une crédibilité rarement rencontrés.
 
00/08/2011
Sparte/1, Le Lombard
Patrick Weber (sc.) - Christophe Simon (d.)
  Les turpitudes de la cité de Lacédémone au crépuscule de son histoire. Entre fiction et Histoire avec un grand «H», Sparte met en scène une série de personnages hauts en couleur et témoins d'une époque tourmentée. Un dessin hyperréaliste et un découpage audacieux au service d'un scénario qui n'a pas froid aux yeux - série classique mais au ton plus adulte, moins consensuel.
 
00/09/2011
Voyages d'Alix - Pompéi, 2, Casterman
Jacques Martin - Marc Henniquiau (d.)

00/00/2011
Alix/30: La conjuration de Baal, Casterman
Jacques Martin - Michel Lafon (sc.) - Christophe Simon (d.)

00/00/2012
Alix/31: L'ombre de Sarapis, Casterman
Jacques Martin - François Corteggiani (sc.) - Marco Venanzi (d.)

Sine data
Voyages d'Alix - Nîmes et le Pont du Gard, Casterman
Jacques Martin - Jacques Denoël (d.)

??/??/2011 (?)
Voyages d'Alix - Egypte, 4, Casterman
Jacques Martin - Rafaël Moralès - Leonardo Palmisano

??/??/2011 (?)
Hotep/03: Les Cèdres du Liban, Glénat
Rafaël Moralès
  Les aventures du scribe Hotep dans l'Egypte hellénistique.
Pour mémoire : 1. Le scribe de Karnak (2007) - 2. La gloire d'Alexandre (2009)
 
• Et du côté de Gilles Chaillet ?
nimes, voyages d'alix
 
En dépit de ses problèmes de santé, notamment de sa main, Gilles Chaillet a continué de travailler, mais en confiant le dessin à ses assistants. L'année 2011 semble très prometteuse pour cet amoureux inconditionnel de la Rome antique et de l'Italie médiévale.
 
00/03/2011
Les boucliers de Mars, Glénat
Gilles Chaillet (sc.) - Christian Gine (d.) - Antoine Quaresma (coul.)
  «Un 'eastern' où les Romains joueraient le rôle des Tuniques bleues et les Parthes celui des Apaches.»
 
00/04/2011
Dioclétien - Les trésors des martyrs, Lombard
Gilles Chaillet (sc.) - Christophe Ansar (d.) - Dina Kathelyn (coul.)
 
00/11/2011 ?
Roma Amor - Petites flâneries dans la Rome éternelle, Glénat
  Souvenirs romains de Gilles Chaillet : photos, dessins, aquarelles (Jusseaume, Gine, Mangin, Luguy, Dermaut, Convard, Capo, Juillard, Delitte...)
 
00/12/2011
Le village maudit (Vasco/23), Le Lombard
Gilles Chaillet (sc.) - Frédéric Toublanc
  Un épisode breton, noyé de pluie et de boue...
En projet : Les enfants du Vésuve & La Cité ensevelie - un épisode de l'enfance picaresque de Vasco, à Naples.]
 
fin 2011 ? - début 2012 ?
La Foudre et la Croix (La Dernière Prophétie/5), Glénat, coll. «Loge Noire»
Gilles Chaillet (sc.) - Dominique Rousseau (d.)
 

Le dernier volet d'une saga consacrée à la fin du paganisme à Rome, qui est aussi un cri d'amour de l'auteur. Pour mémoire :
1. Voyage aux Enfers (G. Chaillet (sc. & d.) - Chantal Defachelle (coul.) - Chr. Ansar (particip. décors)), 01/2002. En 394, l'empereur Théodose fait fermer les lieux de culte païen à Rome et révoque le sénat romain. Le jeune Flavien enquête sur une disparition d'enfants;
2. Les Dames d'Emèse (G. Chaillet (sc. & d.) - Chantal Defachelle (coul.) - Chr. Ansar (particip. décors)), 01/2003. L'histoire de Flavien continue, mais s'y insère en flash-back une illustration sombre du paganisme : l'histoire des «Dames d'Emèse», c'est-à-dire l'impératrice Julia Domna - qui en 180 épousa le futur empereur Septime Sévère -, sa sœur Julia Mæsa, et les deux filles de cette dernière, Julia Soæmias et Julia Mammæa, et du culte de la «Pierre Noire» de l'empereur Héliogabale (*);
3. Sous le signe de Baal (G. Chaillet (sc. & d.) - Chantal Defachelle (coul.) - Chr. Ansar (particip. décors)), 10/2004. Suite et fin de l'histoire d'Héliogabale;
4. Le Livre interdit (G. Chaillet (sc. & d.) - Chantal Defachelle (coul.) - Chr. Ansar (particip. décors)), 01/2007. Retour à Flavien, sous le règne de Théodose.

(*) Varius Avitus Bassianus, fils de Julia Soæmias et d'un grand-prêtre de Baal; né en 204; empereur de 218-222.

 

fin 2011
Mémoires secrets de Vasco, Le Lombard
Luc Révillon

Vinci, Glénat (2 albums de 56 p.)
Didier Convard (sc.) - Gilles Chaillet (d.) - Marc Jailloux (encr.)

s.d.
Michel-Ange, Glénat
Didier Convard & Gilles Chaillet (sc.) - .... (d.)

 
Et un projet pharaonique :
Roma Æterna (12 volumes ?)
  L'histoire d'une étrange statue symbolisant l'éternité de Rome, dont deux familles s'en sont disputés la garde : on y rencontrera Enée, Hannibal, César, Caligula, le pape Formose, Charles-Quint, le Bernin, Mussolini, Fellini etc.
 

Interview de Marc Jailloux (février 2011)

LA RELÈVE DU MARTIN

  ... Quand un album de BD est conçu par son auteur comme une invitation à lire Thucydide et à découvrir la Grèce antique...

On pourrait dire a priori que Marc Jailloux est un ancien élève de l'Ecole des Fans de Jacques Martin, mais il convient d'apporter à cette définition deux nuances importantes. D'abord, le Jacques Martin en question n'est pas celui de la télévision, mais l'auteur de la série Alix. Ensuite, Jailloux a longtemps été fan de Jacques Martin sans savoir que celui-ci existait. En effet, explique-t-il, lorsque, enfant, il lisait les aventures d'Alix, il était tellement plongé dans cet univers, il «y croyait» tellement qu'il ne lui serait même pas venu à l'idée qu'il pouvait y avoir derrière ces dessins la main d'un créateur.

Aujourd'hui, évidemment, son point de vue a changé, puisqu'il a pris la relève de Jacques Martin. Non pas pour la série Alix, mais pour la série Orion. Martin avait été responsable du premier volet (ou plus exactement du premier volet et d'une partie du second). Christophe Simon s'était occupé du troisième. Marc Jailloux a écrit et dessiné Les Oracles. Il a, bien entendu, avalé toute une docte bibliothèque avant de composer cet album, mais, d'une certaine manière, il retrouve la situation qui était la sienne quand il était jeune lecteur : avec ses crayons, il s'est, comme le lui avait annoncé Jacques Martin, «promené à travers l'Antiquité grecque». Pour cette promenade, l'ouvrage le plus important, son «guide du routard», a été la Vie quotidienne en Grèce au Siècle de Périclès de Robert Flacelière.

Car l'action des Oracles se déroule sous Périclès et autour de Périclès. Celui-ci hésite : doit-il ou non déclencher une attaque contre les Spartiates qui menacent Athènes ? Certains hommes politiques du XXIe s. répondraient à cette question en allant consulter une voyante. Périclès décide d'aller consulter les Oracles. Mais, ses responsabilités l'empêchant de s'éloigner d'Athènes, il envoie à sa place sa compagne Aspasie. Tout serait assez simple si un traître n'avait eu vent du projet, et si les Spartiates ne se hâtaient de remplacer les interprètes des Oracles par des hommes de leur bord.

Heureusement, le jeune Orion veille.

Sans doute les spécialistes de bandes dessinées vous expliqueront-ils savamment qu'on ne saurait confondre le style de Jacques Martin et celui de Marc Jailloux. Mais les profanes comme nous n'y verront que du feu, et trouveront la copie tout aussi authentique que l'original. C'est la raison pour laquelle nous sommes allés demander à Marc Jailloux comment il avait abordé les questions qui se posent à un «épigone». Comment il avait réussi à être «ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre».

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  FAL : Votre histoire commence avec de vilains Spartiates qui prennent la place de prêtres spécialisés dans la divination et qui prétendent faire entendre la voix des morts. N'y a-t-il pas là une espèce de mise en abyme de votre situation par rapport à l'œuvre de Jacques Martin ?
Marc Jailloux : Oui, à ceci près que Jacques Martin n'était pas mort quand j'ai commencé à travailler sur Les Oracles ! Et la dégénérescence maculaire dont il était victime depuis plusieurs années ne l'empêchait pas totalement de voir. Bien sûr, le mal qui le frappait était une tragédie, et une tragédie d'autant plus grande qu'il n'avait cessé de faire des progrès. Beaucoup s'accordent à dire qu'Orion - Le Lac sacré pourrait bien être son plus beau travail (certains ont même voulu y voir un chant du cygne). Car il y a dans cet album des choses qu'il n'avait jamais faites auparavant, des couleurs magnifiques, une liberté étonnante. Mais cela signifie que je suis arrivé, certes, pour prolonger une œuvre, mais une œuvre qui avait déjà été portée à son sommet.
 
  FAL : Jacques Martin vous a-t-il accordé sa bénédiction ?
Marc Jailloux : Il a d'abord validé mes synopsis. Il m'a demandé de développer le premier que je lui avais fourni, car il avait eu l'impression que toute l'action allait se passer à l'intérieur d'un sanctuaire. Puis il a regardé mes dessins, les premières planches que je lui ai fournies. Il ne pouvait voir les pages dans leur ensemble, mais il disposait d'un agrandisseur qui lui permettait de les explorer détail par détail. Sa fille - c'était elle qui lui avait lu mes synopsis - m'a raconté que chaque fois qu'elle rentrait du comité d'édition qui se réunissait tous les quinze jours, il voulait voir les planches d'Orion. Et, oui, il était enthousiaste et m'a accordé sa bénédiction.
 
  FAL : Peut-on dire que vous avez véritablement travaillé avec lui ?

Marc Jailloux : Je l'ai rencontré à un moment où il avait gardé de l'intérêt pour les séries qu'il avait créées, mais où il ne s'en occupait plus directement. Ce furent surtout des visites de courtoisie, des félicitations. Je l'ai eu au téléphone deux semaines avant son décès.

J'étais entré pour la première fois en contact avec lui en passant par le site «Les Enfants d'Alix». Il avait voulu me «récupérer» dès qu'il avait vu mes dessins. À l'époque, je travaillais avec Gilles Chaillet sur La Dernière Prophétie. C'est de fil en aiguille que l'idée que je pourrais dessiner le quatrième album d'Orion s'est imposée. Jacques Martin me disait en plaisantant : «Il paraît que c'est très bien, ce que vous faites. Il paraît que, parfois, c'est même mieux que ce que j'ai fait.» Je peux vous assurer que, pour qui connaissait le caractère de Martin, ce n'était pas un mince compliment.

La seule chose qui me faisait un peu peur, c'est que, comme les gens d'un certain âge, il était pressé. Mon regret est qu'il soit mort sans avoir vu Les Oracles dans sa version définitive.

 
  FAL : Bob De Moor, collaborateur d'Hergé, a raconté qu'un jour il avait mis devant le nez de celui-ci deux dessins de Tintin dont un seul était d'Hergé. Et Hergé n'avait pu dire lequel des deux était «le vrai». Avez-vous voulu, vous aussi, être un faussaire aussi parfait ?
Marc Jailloux : Pas nécessairement. Si vous dites en voyant mes planches : «On dirait du Martin», je prends cela comme un compliment. J'ai travaillé avec Chaillet qui avait lui-même été formé par Martin. J'ai donc acquis une certaine méthode de travail. Des principes pour le crayonnage, pour l'encrage... Oui, j'ai eu la volonté de prolonger l'œuvre de Martin, de reprendre son esprit. Maintenant, je n'ai pas essayé de faire une copie. Étant donné la manière dont son œuvre avait évolué depuis les débuts jusqu'à la fin, j'ai abordé mon travail en me disant : «Voyons, si Martin avait aujourd'hui mon âge, que ferait-il ?» Il fallait faire évoluer l'entreprise tout en en gardant l'esprit. En fait, mon ambition a été de réaliser une œuvre classique, avec toute la rigueur et l'exigence que cela suppose. Parce que, si une œuvre est bien faite, elle peut traverser les années. Certains me disent que j'ai un don. C'est possible. Mais derrière ce don il y a des milliers d'heures de travail. La vérité, c'est que j'ai continué à dessiner à l'âge où l'immense majorité des enfants lâchent leurs crayons de couleurs...
 
  FAL : Que pensez-vous de la position des héritiers d'Hergé qui s'opposent à ce que son œuvre soit prolongée par qui que ce soit ?
Marc Jailloux : Si c'était la volonté d'Hergé, si c'était son testament, il n'y a rien à dire. Jacques Martin a toujours dit qu'il était d'accord pour que d'autres prennent la relève. Il était encore vivant quand j'ai signé mon contrat pour Orion. Bien sûr, j'avais sans doute mon histoire en tête et elle aurait pu être racontée avec un autre personnage qu'Orion, mais c'est Jacques Martin qui m'a permis de faire de cette histoire une aventure d'Orion. Je sais que Peyo aussi avait organisé sa propre succession; il avait formé des assistants pour qu'ils poursuivent son travail. Mais si Hergé ne voulait pas que son personnage lui survive, c'était son droit. Il ne doutait pas que l'on puisse dessiner dans son style, mais il craignait que l'esprit de la série ne soit pas respecté, ce qui est fort compréhensible. Martin, qui avait été lui-même un collaborateur d'Hergé, reprochait à celui-ci de laisser ses assistants en plan après sa mort. Mais il me semble qu'ils avaient été assez bien payés et assez bien nourris tout le temps qu'ils avaient travaillé avec lui...
 
  FAL : Martin ne reprochait-il pas plus profondément à Hergé de n'avoir jamais reconnu publiquement l'importance de ses collaborateurs ? l'existence même d'un «studio Hergé» ? On sait que beaucoup de vignettes sont en fait l'œuvre de Bob De Moor...
Marc Jailloux : ... et sans doute même la totalité des Picaros. Mais si un assistant n'était pas content, il n'avait qu'à partir et créer sa propre série. Je n'aime pas trop ces gens qui se plaignent d'une situation dans laquelle ils s'enferment. L'assistant de Murena ne s'est jamais plaint d'être l'assistant de Murena, mais il est en train aujourd'hui de dessiner sa propre série. Il y a dans la vie des moments où il faut faire des choix. D'après certains témoignages, Bob De Moor était tout à fait heureux dans sa situation d'homme de l'ombre. Plus peut-être que Jacques Martin, qui, lui, était parti.
 
  FAL : Vous-même, vous avez délégué la mise en couleurs des Oracles...
Marc Jailloux : Faute de temps ! Scénario, découpage, dessins, sans aucun assistant, c'était déjà beaucoup de boulot. Comme j'avais la chance d'avoir une amie coloriste de métier, je n'ai pas hésité à la solliciter. Elle a travaillé sur Photoshop sous mon étroite surveillance, bien entendu. Mais ce n'était pas toujours moi qui proposais des ambiances ou des références; ce pouvait être elle. Encore une fois, les albums de Jacques Martin avaient beaucoup évolué du point de vue des couleurs. Il ne fallait pas rester figé.
 
  FAL : Si vous êtes autant attaché au principe d'une évolution, comment se fait-il que l'histoire que vous racontez dans Les Oracles se termine en retrouvant exactement la situation de départ ? L'action est celle d'un «épisode». La Grande Histoire n'a pas avancé d'un pouce.
Marc Jailloux : On ne revient pas tout à fait à la même situation. À la fin, Périclès a acquis une conviction. Mais, c'est vrai, ma marge de manœuvre était limitée, dans la mesure où il n'y a que peu d'années entre le siège d'Athènes par les Spartiates et la peste d'Athènes. J'étais tenu par des contraintes historiques. Et je me suis plié au cadre d'un chapitre de Thucydide. De toute façon, une suite est prévue, puisque Périclès déclare à la fin : «Nos trières vont aborder les côtes du Péloponnèse.»
 
  FAL : L'inattendu dans votre histoire, c'est peut-être l'ampleur du rôle que vous avez accordé à Aspasie.
Marc Jailloux : Il semble bien que cette femme ait eu une influence importante sur Périclès. Elle croisait Socrate tout en tenant un lupanar. Il y a là quelque chose d'intéressant. Son périple est vraisemblable. En outre, un tel personnage s'inscrit dans l'esprit de Jacques Martin. Il a été l'un des premiers à avoir accordé une place respectable à des femmes dans ses récits. Sa reine Adréa n'est pas la Castafiore.
 
  FAL : À qui s'adresse votre album ?
Marc Jailloux : Je voudrais qu'il ne s'adresse pas seulement aux amateurs de bande dessinée. Je voudrais qu'il retienne aussi l'attention des spécialistes des arts et lettres, et, plus encore, qu'il donne aux trentenaires le goût de l'Antique. Je suis très souvent au Louvre. Je puis vous assurer que, dans le département des antiquités gréco-romaines, à part moi-même et quelques messieurs à cheveux blancs, il n'y a pas grand monde. Je ne me considère pas comme un historien. Je crois pouvoir dire, étant donné les recherches que j'ai faites, que je suis devenu un spécialiste de la Grèce de Périclès (je ne dirais pas la même chose pour la période hellénistique), mais j'ai dû à un moment arrêter mes recherches, parce qu'elles risquaient de me bloquer. Comme Martin, j'ai fait un gros travail d'investigation. Je puis vous dire à quelle époque tel monument a été construit. Seulement, à l'époque de Périclès, le Parthénon et l'Acropole étaient un gigantesque chantier et je ne suis pas sûr que les lecteurs auraient eu beaucoup de plaisir à voir Orion se prendre les pieds dans des pots de peinture. Il faut laisser de la place pour le rêve. La notion de réalisme me dérange. Vous pouvez représenter des gens sales dans les rues, ils ne seront jamais aussi sales que pouvaient l'être vraiment les gens à l'époque. Disons que je prétends offrir «une certaine idée de la Grèce».
 

Propos recueillis par FAL
(Cette interview a été précédemment publiée sur le site Boojum - L'animal littéraire)

On consultera avec fruits le site personnel de Marc Jailloux.

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Suite (en construction) :
Bibliographie
Chronologie de la Guerre du Péloponnèse


NOTES :

(1) Cf. Laurent FABRI, «Il y a une vie après Martin pour Lefranc et Alix», L'écho de la Bourse (Bruxelles), 9 novembre 2006. - Retour texte

(2) En fait, selon un principe de contraction du Temps et de l'Espace dont romans et plus encore BD sont coutumiers, le scénario de L'Ibère condense les batailles d'Ilerida, 8 août 49, et de Munda, 17 mars 45. - Retour texte

(3) Télescopant le mythe d'Orphée et Eurydice avec celui du rapt de Perséphone par Hadès, ces «Chiens de l'Enfer» - les trois chiens féroces qui en sont autant de cerbères - imagine les aventures d'un jeune guerrier grec descendant aux Enfers avec quelques camarades pour en ramener sa défunte fiancée : nos héros naviguent dans la barque de Charon, puis arpentent les interminables couloirs du Monde Souterrain : d'Hercule contre les Vampires (1961) et Maciste en Enfer (1962) aux récents Choc des Titans 2 et Percy Jackson, le souterrain séjour d'Hadès constitue un topique récurrent du péplum. - Retour texte

(4) Aornos, «sans oiseaux» est l'équivalent grec de l'Averne, ce marécage de Campanie où les Romains situaient l'entrée des Enfers. Des entrées des Enfers, il en existait de nombreuses autres, notamment au cap Ténare en Laconie et sur le mont Laphystios, près d'Orchomène en Béotie. - Retour texte

(5) Il y a néanmoins une certaine logique dans la saga initiée par Jacques Martin, qui - dans les deux premiers albums - semble se stabiliser autour de 435-431, tandis que l'épisode égyptien du tome 3, Le Pharaon, où l'on voit Orion mercenaire prendre du service auprès d'Amyrthée, peut s'être passé à n'importe quel moment entre 454 et 414, en toute concordance. - Retour texte

(6) Lorsqu'il en détache la corde, Orion peut s'en servir comme d'un fouet. Mais c'est un simple arc de bois, et non un de ces arcs de corne, à double courbure, qu'affectionnaient les Grecs. - Retour texte

(7) Cf. P. VIDAL-NAQUET, Le chasseur noir, Paris, Editions La Découverte, 1991, pp. 123-177. Pierre Vidal-Naquet expose que les éphèbes athéniens forment un classe d'âge (16-18 ans) analogue aux irènes spartiates (18-20 ans) qui, légèrement armés, constituent une sorte de police des frontières, et vivent donc en retrait de la société (l'équivalent de la cryptie spartiate), avant de recevoir le bouclier qui les intègre à l'infanterie lourde des citoyens - et de se marier pour procréer à son tour. - Retour texte

(8) Difficile de ne pas la comparer avec d'autres dictatures populaires plus récentes qui, de Staline à Pol Pot ou Kim Il-sung sous prétexte de vouloir la paix des peuples, les précipitèrent dans la détresse la plus noire. - Retour texte

(9) «... Mais surtout ne lui demande pas pourquoi il porte constamment un casque. Sache que c'est pour dissimuler la proéminence de son crâne, particulièrement à l'arrière», prévient un soldat (Le Lac sacré, pl. 4, 8e v.). - Retour texte

(10) Scénario qui a vaguement survécu dans le médiocre album La Cité engloutie (P. Weber (sc.) - Ferry (d.), 2009), mais toujours sans les druidesses ! - Retour texte

(11) Jacques Martin a choisi d'orthographier «Ilote» et non «Hilote». - Retour texte

(12) La BD orthographie «Brasidias» et non «Brasidas», ce qui fait du général de la BD un personnage sensiblement différent du protagoniste historique dont il s'inspire. - Retour texte

(13) Satisfaite, mais de quoi ? Les Spartiates avaient prévu cette expédition bien avant que leurs hilotes ne se révoltent, leur objectif étant de punir les Athéniens et leur politique hégémonique. C'est une faiblesse du scénario, et sans doute pas la seule. - Retour texte

(14) Durant la Guerre du Péloponnèse, les Spartiates envahirent l'Attique à sept reprises : en 447, 431, 430, 428, 427, 425 et... 413. Et bien sûr aussi en 404, quand Athènes capitula. - Retour texte

(15) Amyrthée, le pharaon qui embauche les mercenaires grecs, après une longue résistance finira par chasser les Perses d'Egypte et régnera de 414 à 408. - Retour texte

(16) Pierre SALMON, La Politique égyptienne d'Athènes (VIe et Ve siècles avant J.-C.), Académie Royale de Belgique, Lettres -8, LVII, 6. - Retour texte

(17) M. DELCOURT, Périclès, Gallimard-NRF, 1939 (3e éd.), p. 186. - Retour texte

(18) Henry THEDENAT, Le Forum romain, Hachette, 1908. - Retour texte