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LA CENTURIE DES CONVERTIS

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Sur cette page :

Entre catch et catéchèse

1. Introduction historique
2. Le Centurion Corneille
3. Le Centurion Longin
4. La bande dessinée
5. Un chrétien militant ?
6. Chemin de Croix
7. Coups d'épée
8. Dans le Cirque de Néron
9. Les auteurs

9.1. Bruno Césard
9.2. Anna Luiza Koehler
9.3. Ricardo Venâncio
9.4. Manuel Morgado

10. Du même scénariste

10.1. La IIe Rédemption
10.2. La Rose et l'Aigle

Page suivante :

Résumé détaillé
1. La Passion n'aura pas lieu
2. Les deniers du sang

 

centurie des convertis

Bruno CÉSARD (sc.), Manuel MORGADO (coul.) La Centurie des Convertis (2 tomes en un), Fauvard éd., 2011
Anna Luiza KOEHLER (d.) : 1. La Passion n'aura pas lieu - Ricardo VENÂNCIO (d.) : 2. Les deniers du sang

 

Entre catch et catéchèse

Dans la maison de Lucius Maulius à Rome, se cache une poignée de chrétiens échappés à une rafle des prétoriens. L'un d'eux, l'apôtre Pierre évoque pour ses ouailles les origines de leur Foi : des faits dont trente ans plus tôt il fut témoin direct, quoique pas toujours... Près de lui sont les tribuns Flavius Cornelius et Equitus, son collègue. Avec d'autres légionnaires romains convertis à la Foi nouvelle, ils ont créé une milice d'autodéfense pour, de leurs persécuteurs, protéger les prosélytes.

centurie des convertis, dis seulement une parole

«Je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit. Mais là, maintenant, dis seulement une parole et il sera guéri.»
(...) «Je vous le dis en vérité, même en Israël, je n'ai trouvé aussi grande foi. Va, qu'il en soit ainsi. La vie revient en ton serviteur. Qu'il en soit de même pour ton âme. Va.»

Cornelius a été ce centurion qui eut foi en Jésus-Christ au point de le prier de sauver la vie de son serviteur mourant Equitus, aujourd'hui tribun lui aussi.
Cornelius aurait voulu des mains de ses bourreaux arracher Jésus, «ce Juste». Mais il en fut empêché par les soldats de son supérieur, Ponce Pilate.

Pierre évoque la trahison de Judas, et son triple reniement personnel. Plus tard baptisé par Pierre, Cornelius devint le premier disciple non-Juif et, portant la Bonne Nouvelle aux quatre coins de la Méditerranée, s'associa aux œuvres missionnaires de ses frères en le Christ...

C'est alors que se déclenche l'incendie de Rome. Et que se précisent des persécutions jusqu'alors latentes. Pierre, Cornelius et Livia - la femme qu'il aime -, et aussi le jeune L. Maulius, vont se retrouver promis au martyre dans le cirque romain. C'est alors que, coup de théâtre, l'on apprend l'identité du faux frère qui les a tous trahis...

(Un résumé plus détaillé : click. À ne pas consulter si vous souhaitez d'abord lire l'album.)

1. Introduction historique

Commençons par dire ce que n'est pas La Centurie des Convertis.
Il ne s'agit pas de la légendaire Légion thébaine de [saint] Maurice qui, sous Maximien-Hercule, refusa de sacrifier aux dieux de Rome et, en représailles, subit la décimation (ca 302). Il ne s'agit pas non plus de cette chrétienne cohorte mélitaine rattachée à la XIIe Fulminata qui, vers 170-174 de n.E., obtint par ses prières une pluie aussi salvatrice que miraculeuse, laquelle sauva de la soif l'armée de Marc Aurèle engagée contre les Quades (1) (représentée scène 16 de la «Colonne de Marc Aurèle», piazza Colonna à Rome). A noter néanmoins que - fort logiquement - La Centurie des Convertis rattache son tribun Equitus à cette même XIIe, qu'elle cite à trois reprises (2), puisque son théâtre d'opération était la Syrie. Toutefois la «centurie» dont question dans la BD était composée d'anciens légionnaires de toutes provenances, constitués en milice chrétienne d'autodéfense, opérant à Rome-même et sous Néron, auprès de la communauté chrétienne fondée par l'apôtre Pierre et le centurion converti Corneille, devenu Flavius Cornelius dans la BD. Rien d'impossible, quoique assez peu probable historiquement (3).

colonne antonine, miracle de la pluie, legio fulminata

Le miracle de la pluie, seizième panneau de la Colonne de Marc Aurèle (Rome) [Wikipedia]

A la page 60, le tribun Equitus évoque l'hypothèse selon laquelle, suite à l'incendie, Néron non seulement trouva l'opportunité de rebâtir la ville nouvelle dont il rêvait, mais aurait en même temps songé à profiter des circonstances pour éliminer les adeptes d'une nouvelle religion. Nouvelle religion pernicieuse pour l'Empire romain car elle circonvenait des soldats qui désormais refuseraient de combattre, ou même se retourneraient contre Rome - comme, précisément, cette «Centurie des Convertis». De toute évidence, Equitus et ses amis s'attribuent beaucoup plus de poids politique qu'ils n'en avaient réellement en 64, soit trente ans après la mort du Christ. Le groupuscule chrétien de l'époque - deux ou trois cents individus ? - ne représentait rien à côté du million d'habitants de l'Urbs.

D'un autre côté, il faut considérer que ce conflit anachroniquement anticipé par le scénariste vers le milieu du Ier s. de n.E. est un faux problème. Ce n'était certes pas par lâcheté ou crainte d'exposer leur vie dans les combats contre les Barbares que les légionnaires chrétiens comme Maurice ou Sébastien se découvraient des vocations d'objecteurs de conscience - mais par conviction religieuse, refus de s'incliner devant les dieux païens. Et il leur fallut beaucoup de courage, sinon de fanatisme, pour s'opposer à la volonté de l'autorité romaine. Equitus, Cornelius et leurs camarades de la «centurie» n'étaient pas trop du genre à tendre l'autre joue lorsque les soldats de Néron faisaient irruption dans les réunions de catéchumènes - quand bien même le chef leur donnait l'improbable consigne «ne tuez que si vous y êtes contraints» (p. 8, 4e v.) !

Comme l'écrivait Jean Lartéguy dans ses Centurions, «en tout communiste, il y a un militaire qui sommeille». C'était sans doute vrai aussi des chrétiens d'autrefois, ces communistes avant la lettre qui prônaient le détachement des biens matériels face à l'imminence de la Fin des Temps. Le Grand Soir, si vous préférez. Mais qui sans doute, savaient aussi et sans sourciller pourfendre le mécréant. Chez Matthieu et Luc, Jésus est très équivoque à ce sujet. «Je ne suis pas venu apporter la paix mais l'épée» (Mt., 10 : 34), mais aussi «Remets ton épée à sa place; car tous ceux qui prendront l'épée périront par l'épée» (Mt., 26 : 52). Après la Dernière Cène, emmenant ses disciples sur le Mont des Oliviers, il conseille : «Que celui qui n'a point d'épée vende son vêtement et achète une épée» (Lc., 22 : 36), puis d'enchaîner : «En effet, ce qui me concerne touche à sa fin.» Ils lui dirent : «Seigneur, voici deux épées.» - «C'est assez», répondit-il» (Lc., 22 : 37-38). Cependant, en remettant à sa place l'oreille tranchée de Malchus, Jésus désavoue Pierre on ne peut plus explicitement. On peut gloser sur le sens métaphorique du mot «épée» employé ici, mais l'instinct de survie demeure profondément ancré chez la plupart des hommes (4).

Etymologiquement, un «martyr» est un soldat [du Christ], le terme venant de Mars, Martis, le dieu de la guerre. Eusèbe de Césarée parlera aussi d'eux comme des «athlètes du Christ» au vu de leur aptitude à stoïquement endurer les plus affreux tourments.
Entre catch et catéchèse, Bruno Césard. nous a donc concocté une fable musclée... dont le héros serait un certain centurion dont les Évangiles ainsi que les Actes des Apôtres ont parlé.

2. Le Centurion Corneille

Nous sommes en 64, la veille du Grand Incendie de Rome. La première partie - à l'origine, cette BD était prévue en deux tomes, mais... compression des budgets - fait une large part à la catéchèse en rappelant en flash-back sépia le message du Christ et comment, trente ans plus tôt, il ébranla les certitudes d'un centurion romain de la Cohorte Italica. La seconde partie est plus musclée et narre les exploits d'une poignée d'anciens soldats déserteurs, qui protègent leurs coreligionnaires contre les persécutions des prétoriens lancés à leur recherche. Tout cela finira au cirque, sous les crocs des fauves, et dans des scènes assez sanglantes qui tantôt lorgnent vers le Quo Vadis de Kawalerowicz et tantôt vers le Gladiator de Ridley Scott.

Le scénario trouve son origine dans la fascination chrétienne pour l'armée romaine. Pour Matthieu et Luc, le premier païen «craignant Dieu» est un centurion de Capharnaüm, celui-là qui demanda à Jésus de guérir son serviteur malade (Mt., 8 : 5-13; Lc., 7 : 1-10).

Matthieu :
8.5 Comme Jésus entrait dans Capernaüm, un centenier l'aborda,
8.6 le priant et disant : Seigneur, mon serviteur est couché à la maison, atteint de paralysie et souffrant beaucoup.
8.7 Jésus lui dit : J'irai, et je le guérirai.
8.8 Le centenier répondit : Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit; mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri.
8.9 Car, moi qui suis soumis à des supérieurs, j'ai des soldats sous mes ordres; et je dis à l'un : Va ! et il va; à l'autre : Viens ! et il vient; et à mon serviteur : Fais cela ! et il le fait.
8.10 Après l'avoir entendu, Jésus fut dans l'étonnement, et il dit à ceux qui le suivaient : Je vous le dis en vérité, même en Israël je n'ai pas trouvé une aussi grande foi.
8.11 Or, je vous déclare que plusieurs viendront de l'Orient et de l'Occident, et seront à table avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le Royaume des Cieux.
8.12 Mais les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.
8.13 Puis Jésus dit au centenier : Va, qu'il te soit fait selon ta foi. Et à l'heure même le serviteur fut guéri.
   
Luc :  
7.1 Après avoir achevé tous ces discours devant le peuple qui l'écoutait, Jésus entra dans Capernaüm.
7.2 Un centenier avait un serviteur auquel il était très attaché, et qui se trouvait malade, sur le point de mourir.
7.3 Ayant entendu parler de Jésus, il lui envoya quelques anciens des Juifs, pour le prier de venir guérir son serviteur.
7.4 Ils arrivèrent auprès de Jésus, et lui adressèrent d'instantes supplications, disant : Il mérite que tu lui accordes cela;
7.5 car il aime notre nation, et c'est lui qui a bâti notre synagogue.
7.6 Jésus, étant allé avec eux, n'était guère éloigné de la maison, quand le centenier envoya des amis pour lui dire : Seigneur, ne prends pas tant de peine; car je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit.
7.7 C'est aussi pour cela que je ne me suis pas cru digne d'aller en personne vers toi. Mais dis un mot, et mon serviteur sera guéri.
7.8 Car, moi qui suis soumis à des supérieurs, j'ai des soldats sous mes ordres; et je dis à l'un : Va ! et il va; à l'autre : Viens ! et il vient; et à mon serviteur : Fais cela ! et il le fait.
7.9 Lorsque Jésus entendit ces paroles, il admira le centenier, et, se tournant vers la foule qui le suivait, il dit : Je vous le dis, même en Israël je n'ai pas trouvé une aussi grande foi.
7.10 De retour à la maison, les gens envoyés par le centenier trouvèrent guéri le serviteur qui avait été malade.

Quand aux Actes des Apôtres, ils parlent d'un centurion de la Cohorte Italica qui résidait à Césarée et qui invita Pierre à venir le visiter. Surmontant son aversion pour les «gentils», Pierre répondit à cette invitation et comprit qu'aucun homme n'était par essence impur aux yeux de Dieu. De cette expérience découle que des non-Juifs furent depuis lors admis au sein de la communauté chrétienne.

Actes (chap. 10) :
10.1 Il y avait à Césarée un homme nommé Corneille, centenier dans la cohorte dite italienne.
10.2 Cet homme était pieux et craignait Dieu, avec toute sa maison; il faisait beaucoup d'aumônes au peuple, et priait Dieu continuellement.
10.3 Vers la neuvième heure du jour, il vit clairement dans une vision un ange de Dieu qui entra chez lui, et qui lui dit : Corneille !
10.4 Les regards fixés sur lui, et saisi d'effroi, il répondit : Qu'est-ce, Seigneur ? Et l'ange lui dit : Tes prières et tes aumônes sont montées devant Dieu, et il s'en est souvenu.
10.5 Envoie maintenant des hommes à Joppé, et fais venir Simon, surnommé Pierre;
10.6 l est logé chez un certain Simon, corroyeur, dont la maison est près de la mer.
10.7 Dès que l'ange qui lui avait parlé fut parti, Corneille appela deux de ses serviteurs, et un soldat pieux d'entre ceux qui étaient attachés à sa personne;
10.8 et, après leur avoir tout raconté, il les envoya à Joppé (etc.).

Seulement nommé au chapitre 10 des Actes des apôtres, le centurion Corneille s'inscrit encore en filigrane du 11 qui débat de l'intégration des Gentils au sein de la Communauté judéo-chrétienne. Que fit-il ensuite ? Suivit-il l'apôtre Pierre dans ses pérégrinations missionnaires, comme le conte La Centurie des Convertis ? En tout cas une tradition le fait voyager en Phénicie, à Chypre, Antioche et Éphèse. où il annonce la Bonne Nouvelle; une autre le voit premier évêque de Césarée, ou de Scepsis en Mysie (5). À Scepsis, après avoir suscité un tremblement de terre qui fracassa le temple païen où le philosophe Dimitris voulait le contraindre à sacrifier aux idoles, il sauva la vie d'Euanthia et Dimitrien, épouse et fils dudit Dimitris, miraculeusement préservés sous les décombres. À la suite de quoi les trois se convertirent. Saint Corneille vécut jusqu'à un âge avancé. Près de son tombeau, une plante poussa qui guérissait toutes les maladies (click). Mais n'est-ce pas-là justement le sens d'eu-anthias, la «bonne fleur» ?). Au Ve s., Silvain évêque de Troas - dont Scepsis était du ressort - retrouva sa tombe et déposa ses reliques dans l'église qu'il fit bâtir en un lieu appelé Trigono. L'Église catholique romaine le célèbre le 2 février; l'orthodoxe le 13 septembre (6).

saint corneille

Point besoin pour le centurion Corneille d'avoir les biscottos de Maciste ou de Samson : quelque patenôtres judicieusement choisis lui suffiront pour faire s'effondrer sur les malheureux païens le temple idolâtre de Scepsis [source : Wikipédia]

3. Le Centurion Longin

Le tout premier païen à s'être converti était donc un centurion romain. Ni Matthieu ni Luc ne le nomment, mais les Actes l'appellent Corneille. Un autre centurion romain se tenait au pied de la croix du Christ et commandait le détachement de ses bourreaux. Au vu des prodiges qui marquèrent le dernier souffle de Jésus, il se serait exclamé qu'«assurément, cet homme était Fils de Dieu» (Mc, 15 : 39; Mt, 27 : 54). Selon Luc, «le centenier, voyant ce qui était arrivé, glorifia Dieu, et dit : Certainement, cet homme était juste» (Lc, 23 : 48). Lorsque Luc dit qu'il «glorifia Dieu» - qui ne peut être que celui d'Israël -, il sous-entend implicitement que cet officier romain était judaïsant, comme son collègue de Capharnaüm. En fait, il aurait pu s'agir du même au gré d'une nouvelle affectation militaire.
Jean ne raconte pas l'anecdote de la même manière que les autres synoptiques : un soldat dont il ne précise pas le grade lui perce le flanc de sa lance, afin de s'assurer du décès du supplicié. De la plaie coule du sang et de l'eau (Jn, 19 : 34). A côté du centurion frappé par la grâce des trois autres évangélistes, il y a donc ce simple légionnaire qui ne va pas tarder à devenir dans la tradition hagiographique un autre centurion : Longinus ou Longin - du grec lonché, «lance». Chez les orthodoxes il deviendra un saint et, chez les catholiques, une créature maudite. Sur ce site, nous en avons déjà parlé à propos du feuilleton Roar.
Un autre centurion encore, Julius, commandait le détachement auquel se joignit Paul, envoyé à Rome pour être présenté au tribunal de l'Empereur romain (7). Pour un romancier ou un hagiographe - quelle différence ? - il peut être tentant de relier ces divers centurions, pour n'en faire qu'un seul personnage de «craignant Dieu», qui se joignit aux premiers apôtres dans leur prédication.

corneille et longin, cornelius, longinus

Empêché de se joindre à l'escorte qui doit conduire Jésus au lieu de son supplice, le centurion Cornelius recommande à son collègue Longinus de faire son travail sans cruauté excessive. Remarquons la lorica segmentata de ce dernier. La large plate entre les épaules dénote des conceptions du XIXe s.
Il pourrait être tentant de relier Corneille et Longin. Rien à voir en tout cas avec le poète Corneille Longin dont deux épigrammes figurent dans l'Anthologie grecque
(8) !

C'est sur ce faisceau de convergences que donc surfe le scénario de Bruno Césard, qui imagine la suite des aventures du centurion Corneille, devenu ici Flavius Cornelius. D'autres avant lui s'y étaient essayés, notamment Lloyd C. Douglas dans son roman La Tunique (1945) - dont on tira le film homonyme en 1953, avec Richard Burton et Victor Mature. Chargé de superviser l'exécution, le tribun Marcellus Gallio (Burton) est très éprouvé par les prodiges qui entourent la mort du Christ, mais ce sera son esclave grec Démétrius (Mature) qui se convertira le premier. Quant à Paulus, le centurion «de service» (Jeff Morrow), c'est une brute épaisse de qui on est redevable de cette mémorable réplique : «Alors, Tribun ! Jamais planté de clous dans de la chair humaine ?»

la tunique, centurion paulus

«Alors, Tribun ! Jamais planté de clous dans de la chair humaine ?» Ne perdons jamais de vue que La Centurie des Convertis est aussi un hommage de Bruno Césard au péplum

4. La bande dessinée

Il est de bon ton, et c'est même un exercice obligé pour tout auteur de critique, de relier l'œuvre au contexte politique qui l'a vu naître. «La Centurie des Convertis porte ses valeurs sacrificielles comme point d'orgue de sa genèse, déclare Bruno Césard. Elle ne se revendique d'aucune église et se veut une grande histoire d'Amour, de trahison et de rédemption au sens le plus large.»

En ce début du Troisième millénaire qui voit nombre de communautés chrétiennes persécutées dans le monde (n'en disons pas plus, le sujet étant par définition «politiquement incorrect» !), il était donc tentant pour un scénariste de conviction, d'imaginer une «Passion du Christ» autrement plus musclée que les habituelles doucereuses hagiographies de Jijé (Emmanuel, 1942), Pilamm (Alerte en Palestine, 1947) ou Frank Hampson (The Road of Courage, 1983). Dans le registre catho-intégriste, Mel Gibson nous avait déjà valu un film-choc. Difficile de ne pas y songer en lisant La Centurie des Convertis, à cette nuance près que ce n'est pas la Passion en elle-même qui ici est sanglante, mais les péripéties auxquelles sont mêlées Flavius Cornelius et les autres prosélytes. Quel contraste entre les scènes de la Passion dessinées par Anna Luiza Koehler et le gore movie de Gibson ! En revanche... les scènes avec les fauves, dessinées par Ricardo Venâncio... décoiffent un tantinet. Dans ce double album de 104 planches, deux histoires se répondent en montage alterné : en sépia, l'évocation de la Passion soit 43 pages, et en polychromie la persécution des chrétiens, soit 61 pages (9). Un bon 40 pour cent de l'album condense donc la Passion. Mais, développant - ou délayant ? - les jeux du cirque, 60 autres pour cent conjuguent Léon Gérôme avec Jerzy Kawalerowicz et Jan Styka (10) : scénariste et dessinateur s'en donnent à cœur-joie !

5. Un chrétien militant ?

Militant. De miles, militis : «soldat.»
«Au dessus de tout, sur le chemin de mon existence, et ce dès ma plus jeune enfance, le Christ resplendit en majesté et en humanité», confesse Bruno Césard en postface de son album. «... Je rêvais d'événements qui seraient venus contrarier le déroulement de l'Histoire (...), il devait bien exister au moins un homme à cet instant pour se lever, avec bravoure et par Amour pour Lui, afin que sa Passion n'ait pas lieu !
»Me nourrissant du Nouveau Testament relu et révélé, de péplums revisionnés; ceux des années '50-'60 comme Ben Hur, La Tunique, Quo Vadis ou bien encore m'imprégnant de la théâtralité du genre «pépluméen» dépoussiéré plus récemment par Ridley Scott et son Gladiator : J'ai cheminé.»

crucifixion, ben hur gladiateurs, victor mature

Une BD chrétienne qui est aussi un vibrant et musclé hommage au péplum, qu'il s'agisse de clins d'œil à Gladiator (p. ex. la formation en triangle des gladiateurs chrétiens, dans l'arène) ou ci-dessus cette composition inspirées d'un plan de Ben Hur comme la crucifixion. Tel casque de gladiateur nous renvoie tout droit à Victor Mature dans Les Gladiateurs...

«Le lecteur - note encore Bruno Césard - ne s'étonnera donc pas du parti pris scénaristique tant pour le fond spirituel que pour la forme très cinématographique de cette œuvre tant chérie... et désirée. En effet, depuis la toute première ligne d'écriture, le chemin fut pentu, semé d'embûches.»

Une troisième source d'inspiration sera la peinture. «Prêtez bien attention : si Leonard de Vinci respire derrière La Cène ou bien encore que l'on sente poindre Gustave Doré durant La Passion, c'est Rembrandt qui accompagne ma revisite des Pèlerins d'Emmaüs et Jean Léon Gérôme qui perce et transperce au cirque de Néron.»

golgotha
La Centurie des Convertis organise un incessant aller-retour entre la trame de la Passion et le martyre des chrétiens dans l'arène. Au trio du Golgotha (Jésus le Fils, sa Mère Marie et le Père céleste) répond, à Rome, le Fils Lucius, sa Mère Livia, et le Père Flavius Cornelius, juché en haut de sa croix, qui aura enfin la révélation de sa paternité : «Tribun, voici ton fils», murmurera la mère, avant d'expirer piétinée par les taureaux furieux...
[«Jésus, voyant sa mère, et auprès d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère: Femme, voilà ton fils. Puis il dit au disciple : Voilà ta mère. Et, dès ce moment, le disciple la prit chez lui» (Jn, 19 : 26-27).]
centurie des convertis

Deux histoires parallèles... et des personnages dédoublés. Au tremblement de terre et autres prodiges qui ponctuent la mort du Christ, répond l'incendie de Rome et son cortège d'horreurs. Equitus est le doublet de Judas, et incarne donc le mal nécessaire (11). De même Cornelius, qui théologiquement est le doublet de Pierre (comme Barnabé celui de Paul), l'est plus formellement encore dans la BD en voulant par les armes défendre le Christ. Mais mieux que le Pierre des Évangiles, le Cornelius bédéique n'a jamais renié ses convictions. C'est seulement le nombre de ses adversaires qui le contraint à renoncer à sa charge désespérée et généreuse. Il est contraint de renoncer à, par les armes, sauver Jésus. À la suite de quoi, il déserte l'armée romaine.
En fait, si Pierre est Jésus (puisqu'il est son vicaire), Cornelius également procède de l'apôtre pêcheur. Et Cornelius tout comme Pierre - et avant eux Jésus - finit crucifié, quoique finalement gracié par le peuple, lui qui du haut de sa croix érigée dans le cirque, protège Lucius et Livia contre la charge des taureaux sauvages... Il sera le seul survivant de la triade fils-mère-père. Peut-être une manière de signifier que c'est l'Église des Gentils qui aura le dernier mot ?

tout est accompli

Une œuvre révérencieuse, mais qui n'exclut pas la sensibilité. Ainsi Bruno Césard, avec une certaine logique, s'écarte des textes en attribuant pour ultimes paroles à Jésus : «Maman !»

6. Chemin de Croix

Cinq ans pour mener à bien cet album, cinq années à tirer les sonnettes des éditeurs. L'idée d'une substitution du Christ, déjà exploitée par Félicien Champsaur (Le Crucifié, 1930), a semblé revenir dans Le Casse/2 : Le 3e Jour - Jérusalem, 6 avril de l'an 30 (Henri Meunier & Richard Guérineau). Cet album paru chez Delcourt en 2010 ne reprend pas le pitch de La Centurie..., quoi qu'ait pu en penser Bruno Césard !

Dans Le Casse/2, Jacques et Marie-Madeleine n'empêchent pas le déroulement de la Passion, mais visent simplement à dépendre de sa croix le Christ (drogué) tant qu'il est encore vivant, puis à dérober son corps au nez et à la barbe de ses bourreaux. C'est une BD humoristique et malicieuse, illustrant le fait que la fin justifie les moyens, et que la Loi est faite pour être interprétée et contournée.
Cela peut sembler irrévérencieux, mais cette dernière BD n'a rien à voir avec le scénario de Bruno Césard, pour sa part tout pétri de respect. N'oublions pas que ni les Monophysites ni les Ariens ni le Coran ne pouvaient concevoir la double nature mortelle-divine de Jésus, Dieu ne pouvant expirer sur une croix ! Respectueuse de l'esprit et de la lettre du dogme catholique de la double nature, à la fois divine et humaine, de Jésus-Christ, La Centurie des Convertis est bien évidemment tout le contraire de cette parodie.

le casse, le troisieme jour

7 avril de l'an 30. Jésus de Nazareth a été condamné, il sera crucifié. Impossible d'interférer dans ce qui semble déjà écrit. Impossible de dérober Jésus à de telles autorités. Impossible d'aller contre les desseins de l'Éternel. Impossible ? Marie Madeleine et Jacques le Juste ne l'entendent pas ainsi. Contre tous, y compris contre la volonté de Jésus lui-même, ils le libéreront... mort ou vif

7. Coups d'épée

Quant à la reconstitution de Rome en elle-même, elle semble assez juste : le cirque du Vatican est correctement désigné, les costumes des prétoriens sont conformes au bas-relief du Louvre et le glaive «Mainz» reste plausible, quoique le «Pompéi» eut sans doute été plus judicieux.
Enfin, un Peter Ustinov complètement ravagé inspire ce Néron hideux à souhait. Un peu trop peut-être, d'ailleurs ! Plus loin, le cognomen impérial «Augustus» est hasardeusement attribué comme nomen à un simple particulier. On s'étonnera en effet de ce qu'une ouaille chrétienne puisse se nommer «Caius Augustus», et de surcroît être l'époux d'une (12) Livia.

cirque du vatican

Un Cirque du Vatican plausible, son aspect réel ne nous étant plus guère connu que par les aquarelles de Pieter Jansz Saeredam (1629)

 
centurie des convertis
La Centurie des Convertis nous propose une reconstitution assez satisfaisante de Rome, décors, costumes et armes. Ces prétoriens et ces «gladiateurs», qui sont en fait des légionnaires chrétiens, manient des glaives de type «Mainz», d'époque augustéenne. En revanche leurs boucliers ronds, inspirés de celui des hoplites de la Grèce classique avec le porpax (brassard) et l'antilabè (poignée), sont nettement obsolètes. Il semble toutefois que les deux types de poignées de bouclier aient coexistés dans la Rome du Ier s. de n.E. : à côté des boucliers à umbo, que l'on tient au bout du poing, le système à brassard et poignée - quelque peu différent, tout de même - semble avoir survécu notamment chez les gladiateurs samnites...
Ci-dessous : comme sur le fameux bas-relief du Musée du Louvre, supposé représenter des prétoriens, ceux dessinés par Koehler et Venâncio portent une surtunique bleue. On ne connaît pas exactement la couleur portée par les prétoriens, mais l'on a supposé qu'elle suggérait la pourpre sans être de la pourpre (privilège de l'Empereur) : du bleu ou du violet...
centurie des convertis

Enfin, si La Centurie des Convertis a été «accouchée» dans la douleur, cela se remarque à certaines défaillances du scénario qui semble avoir été plusieurs fois remanié, retravaillé. De ce laborieux enfantement, il subsiste des scories.
Comment le centurion Cornelius - qui a déserté l'armée romaine pour se joindre à Pierre et aux autres disciples - peut-il trente ans plus tard porter le grade de tribun ? Et comment un affranchi comme Equitus, a-t-il pu, après la désertion de son ancien maître le centurion, intégrer l'armée pour finalement atteindre lui aussi le grade de tribun militaire ?

8. Dans le Cirque de Néron

D'emblée, la BD n'attribue l'incendie de Rome à personne en particulier, si ce n'est - selon Néron - aux chrétiens.

Observons que les chrétiens crucifiés et brûlés dans le cirque le sont en plein jour, avec du reste très peu de spectateurs. Or les textes nous disent qu'ils furent transformés en torches humaines la nuit. A quoi serviraient des «torches», autrement ? Le premier sera Pierre, crucifié tête en bas, comme il se doit. Contra : les exécutions de criminels avaient lieu sur le coup de midi. Ajoutons-y l'influence des toiles de Gérôme, dont se réclame le scénariste/auteur.

martyrs chretiens
 
chretiens aux lions
 
chretiens aux lions

Ensuite, les chrétiens doivent affronter comme andabates (gladiateurs au casque aveuglé) d'autres gladiateurs jouissant, eux, de leurs facultés visuelles. En se regroupant à la manière des légionnaires, ils finissent par triompher sous les acclamations de la foule (claire allusion à Gladiator). Voilà qui laisserait pantoise l'expertise des groupes de reconstitution expérimentale : à armes égales ou équivalentes, un duel pouvait être conclu en quelques secondes n'eusse été la nécessité de donner du «spectacle» à voir; a fortiori dans un sine missio à armes inégales - aveuglés contre voyants !
Ensuite, on leur rend leur capacité visuelle, et les gladiateurs chrétiens sont engagés comme bestiaires contre les fauves. La plupart d'entre eux succomberont, mais non sans avoir égorgé tous les fauves.

On dresse alors une croix pour Flavius, qui n'y est pas cloué mais lié (pour que ça dure plus longtemps, ce qui risque de durer des jours car l'homme est costaud). Livia est à ses pieds, libre de ses mouvements. Apparaît Equitus sur un quadrige, où il est enchaîné par la main gauche. À l'autre bout de la piste sont introduits trois taureaux noirs. Le traître convoitait Livia pour lui-même. C'est lui qui, de mèche avec les ministres de Néron, avait dénoncé ses camarades chrétiens. Pour corser l'intérêt, on leur amène le jeune Lucius Maulianus (dont on apprendra bientôt qu'il est le fils de Livia et de Flavius). Récupérant de sa main libre le trident abandonné d'un rétiaire, il tue successivement deux des taureaux, qui traquaient Livia cachée derrière la croix de Flavius. Ceux-ci, percutant l'instrument du supplice, finissent par le faire tomber tandis qu'Equitus - désormais désarmé -, dans une charge suicidaire tue le dernier taureau. Livia a entre-temps été tuée, tandis que Lucius découvre son vrai père en même temps qu'il perd sa mère. Son vrai Père qui est sur la Croix ! On se demande bien pourquoi - spectateur obligé, il n'a en rien pu intervenir dans le combat -, mais la plèbe réclame la grâce de Flavius Cornelius, qui peut fermer les paupières de son ami Equitus, le traître héroïque ! Le second Judas.

neron, peter ustinov

Un Néron ustinovien complètement ravagé...

9. Les auteurs

9.1. Bruno Césard

Le parcours de Bruno Césard est conséquent, pluridisciplinaire, donc forcément hétéroclite. Issu du jeu vidéo qu'il scénarise auprès de graphistes et programmeurs à la fin des années '80, il a également écrit quelques ouvrages assez novateurs initiant le grand public à la micro-informatique. Il fit un break au début des années '90 en tant que sportif professionnel accroché sous un parapente motorisé dont il est également l'un des découvreurs. Détenteur de deux records du monde avec cet engin, médiatisé dans Ushuaia sur TF1, il met un terme à cette carrière éclair puis «se cherche» en passant par l'animation d'une chronique «aventure» piquante et hebdomadaire sur une radio FM, mais aussi en exerçant d'autres activités souvent plus alimentaires qu'artistiques. Il finit par retourner à ses premières amours «digitales» et devient tour à tour : formateur en entreprise, consultant en multimédia puis webmaster au début des années 2000 salué par ses pairs pour l'ergonomie et le design de ses réalisations très personnelles. Il se partage entre sa passion du sport automobile en co-organisant un événement au Mans en 2003, et l'écriture qui toujours le tenaille. En 2005, il rédige le premier opus de la BD La IIe Rédemption, dessinée par Gildas Java. L'album sort en 2006 et sa suite et fin en 2007, aux éditions Déméter.

2010 est l'année de l'auto-édition; il créé son propre label associatif de BD : Fauvard éditeur. Sort cette année-là le premier opus (sur six prévus) de La Rose et l'Aigle (fin 2010) fable historique animalière sur la vie de Joséphine de Beauharnais qu'il scénarise sous le crayon de Renaud Eusèbe, dessinateur et peintre parisien. L'album est nominé pour le prix du nouveau talent 2011 au festival européen de la BD à Nîmes en 2011.
Le tome 2 sort en octobre 2011, ainsi que le péplum La Centurie des Convertis réunissant un collectif de quatre auteurs pour cette très ambitieuse histoire complète de plus de 120 pages. (B.C.).

bruno cesard

9.2. Anna Luiza Koehler
Dessinatrice du tome 1, La Passion n'aura pas lieu, Anna Luiza Koehler. «La pureté du dessin académique de la brésilienne Ana Luiza Koehler trouva ainsi sa continuité dans le trait vif, expressif et en mouvement qu'apporta ensuite le non moins talentueux artiste portugais Ricardo Venâncio», dira d'elle Bruno Césard. En 2007, elle réalise une série d'illustrations pour l'Osterburken Roman Museum, et en 2009 AWRAH, chez D. Maghen (Paris).

9.3. Ricardo Venâncio
Le Portugais Ricardo Venâncio, qui a dessiné le tome 2. Les deniers du sang, est illustrateur depuis 1999. Il a participé à la conception de videos clips, de livres pour enfants et d'animations. Son premier album de BD, Defier (2008), a été réalisé en solo.

9.4. Manuel Morgado
Manuel Morgado est un illustrateur collaborant à de nombreux magazines ainsi qu'à plusieurs BD depuis 2001. «Coup de patte ? Incontestable !» juge Bruno Césard.

10. Du même scénariste

Bruno CÉSARD & Gildas JAVA, La IIe Rédemption - Tome 1, Déméter, 2007
Fin 2004. Suite à une dispute, David et Linda, couple en perdition, disparaissent dans un accident de voiture dans les environs de Prague. L'âme de Linda monte aux cieux, celle de David est happée par les Enfers au centre de la terre. Ange céleste, Linda revient quelques mois plus tard et déchoit volontairement, reprend corps et retrouve Stéphane, celui qu'elle a toujours aimé. Sa mission est double : sauver l'âme de ce dernier, génial physicien, de la corruption indubitablement liée au succès annoncé de la mise en fonction imminente d'une machine capable d'envoyer des messages dans le temps : le Quanta fhone, et contrer les forces maléfiques qui travaillent à s'en emparer. Ce faisant, elle lui révèle un des grands secrets de l'existence.
Les convictions et les sentiments de Stéphane sont mis à mal dans ce tourbillon euphorisant d'informations venant du futur et lui permettant la mise au point du dispositif temporel avant l'heure. Les conseils, les révélations mais aussi les injonctions de Linda ne cherchant qu'à le mettre en garde entre autres envers son premier assistant Zarka, possédé par âme damnée de David, ne trouvent aucun écho chez Stéphane. Lorsque ce dernier en prend réellement conscience, il est trop tard. Pris en chasse en voiture par le démoniaque Zarka/David, il est sérieusement blessé et ne doit son salut qu'à l'intervention de Starck, l'ex-flic, que Linda sans qu'il le sache, a engagé pour lui servir de garde du corps.

Bruno CÉSARD (sc.) & Renaud EUSÈBE (d.), La Rose et l'Aigle, 2011
La Rose et l'Aigle a tout d'une fable animalière. Car probablement tout a été dit, écrit, filmé sur Napoléon et Joséphine. Tout ? Si l'histoire s'est attachée à la trajectoire de l'Aigle et de sa bien-aimée, très peu en revanche n'a filtré sur l'implication idéologique de cette épouse avant et sous l'Empire. Ses sentiments dictent ses actes. Rose courtise afin de pouvoir vivre au-dessus de ses moyens, mais si elle intrigue et complote par conviction, il n'en demeure pas moins vrai qu'elle ambitionne de nature !
Rose, à qui l'on a prédit enfant un avenir d'exception, est un rapace dans
La Rose et l'Aigle - un faucon crécerelle dans un monde en ébullition puis en révolution, où le peuple insecte se repaît des cadavres d'oiseaux aristocrates passés par l'échafaud. Les liens très étroits qu'elle a, par le passé, noué avec le couple royal pourraient pousser Rose, avec l'aide de complices, à faire évader le jeune Louis XVII du Temple.
Plus tard elle aura sa propre police secrète, à l'instar du corbeau Fouché «et peut être même pour lui»... Manipulée ou consentante ?...
Elle œuvre néanmoins dans l'ombre de son impérial époux qui insatiable de conquêtes, fait alors couler le sang des grognards, insectes bruissant sur les champs de bataille de toute l'Europe. La fin de l'Empire sonne alors et Rose Joséphine tombe aussi sous les manigances du vieux hibou vicieux et boiteux de Talleyrand. Et si ce dernier souhaitait sa disparition ? Si la thèse est osée, les motifs, eux, étaient suffisants.
L'Aigle en exil mourra de semblable manière. Ses derniers mots seront pour Joséphine.

Derrière le masque de plus de trois décennies d'Histoire, et bien loin de la botaniste attachée aux arts, La Rose et l'Aigle s'attache à peindre la fresque sans complaisance de Rose Joséphine douce et faillible mais également combative, intuitive dans l'action; parfois aventureuse car aventurière, libertine parce que libre. Si La Rose et l'Aigle - tout empreinte du romantisme de cette époque, de la vie et des rêveries de son héroïne, de la psychologie de ses personnages récurrents -, transcendée par la poésie de son illustration, n'est assurément pas une énième œuvre napoléonienne, n'est-elle vraiment «qu'une fable» ?...

«La vérité historique est souvent une fable convenue» (Napoléon Bonaparte).

Suite…

NOTES :

(1) Dion Cassius attribue cette pluie salvatrice à Mercure, invoqué par le mage égyptien Harnuphis attaché à Marc Aurèle (DION, LXXII, 8-10). L'abréviateur byzantin de Dion Cassius, Xiphilin, l'attribue bien entendu au Dieu chrétien. TERTULLIEN (Apologétique, V, 5 et À Scapula, IV) parle de la pluie par laquelle les chrétiennes prières sauvèrent l'armée de Marc Aurèle, mais sans préciser le nom de l'unité à laquelle ces légionnaires appartenaient. - Retour texte

(2) Centurie des Convertis, pp. 75 (7e v.), 89 (1ère v.) et 101 (7e v.). On sait qu'en 38/36 av. n.E. la XIIe suivit Antoine en Syrie contre les Parthes. Et qu'elle y était encore en 62 de n.E. sous les ordres de Pætus, légat de Corbulon, quand elle se fit étriller par les Parthes en Arménie, désastre auquel Equitus fait expressément référence p. 101. - Retour texte

(3) Cizek a émis l'hypothèse selon laquelle la persécution des chrétiens par Néron aurait pu commencer dès 62, soit deux ans avant l'incendie de Rome censé marquer le début de la Première persécution. Et si le centurion de l'Évangile a pu se convertir, rien ne s'oppose non plus à ce que d'autres soldats romains aient pu opérer le même choix que lui, bien évidemment. Reste quand-même que tout ceci est fort utopique et relève des choix du romancier... - Retour texte

(4) Des esprits critiques ont eu beau jeu d'en tirer arguments pour avancer que, descendant du roi David - comme l'explicite sa généalogie dans les Évangiles (Mt, 1 : 1-17; cf. Lc, 3 : 23), Jésus condamné comme «roi des Juifs» (I.N.R.I.), aurait été un rebelle de sang royal aspirant réellement à réhabiliter sa dynastie et à chasser les Romains (G. Messadié, R. Ambelain). Tout un programme ! Ensuite soigneusement poncé par le christianisme ?
En toutes circonstances, la «théorie du complot» aura de beaux jours. Mais que savons-nous réellement des origines du christianisme, de la rédaction des Évangiles... - Retour texte

(5) Selon Dom Calmet, «Usuard et les autres Latins font saint Corneille évêque de Césarée en Palestine. Les Constitutions apostoliques mettent aussi un Corneille pour évêque de cette ville, après Zachée; mais elles ne disent pas que ç'ait été le centenier dont nous parlons ici. Eusèbe, qui était évêque de cette Église, ne le compte pas parmi ses prédécesseurs. Les Actes que l'on a de saint Corneille ne sont point une pièce originale, ni authentique. Les nouveaux Grecs le font évêque, les uns d'Illium, et les autres de Scepsis, qui n'en est pas loin. Les Grecs, dans leurs Ménologes, le traitent de martyr. (...) Saint Jérôme témoigne que la maison que Corneille avait à Césarée, fut depuis changée en église, que sainte Paule visita par dévotion, l'an de J.-C. 385». - Retour texte

(6) Charles-Louis RICHARD (O.P.), Dictionnaire universel, dogmatique, canonique, historique, géographique et chronologique des sciences ecclésiastiques, Paris, Boitse éd., 1762, t. V, p. 444; rééd. 1825, t. XXI, p. 103. Cf. Office à saint Corneille traduit en français par le père Denis Guillaume (Ménées, t. IX). - Retour texte

(7) «Lorsqu'il fut décidé que nous nous embarquerions pour l'Italie, on remit Paul et quelques autres prisonniers à un centenier de la Cohorte Auguste, nommé Julius» (Actes, 27 : 1). - Retour texte

(8) Anthologie grecque - Notices biographiques et littéraires sur les Poètes de l'Anthologie. - Retour texte

(9) Première partie (52 pl.) : 32 sépia; seconde partie (52 pl.) : 11 sépia. Pour calculer au plus juste, nous avons approximativement tenu compte de ce que parfois le sépia n'occupait qu'une demi-page ou deux tiers de page. - Retour texte

(10) Le peintre Jan Styka fut le premier illustrateur de Quo Vadis. On retrouve en noir et blanc ses superbes compositions dans l'édition Flammarion de 1903 en trois volumes (trad. E. Halpérine-Kaminsky). - Retour texte

(11) Cf. Claude AZIZA, «Judas, le premier martyr...», L'Histoire, ní 83, novembre 1985, pp. 50-58. - Retour texte

(12) Augustus n'est pas un nom romain, mais un titre religieux signifiant «saint», «consacré» avant que d'entrer dans la titulature impériale. Caius Julius Cæsar Octavianus, devenu Imperator Cæsar Augustus, qui avait épousé une Livia Drusilla. Mais peut-être Bruno César[d] s'est-t-il tout simplement à lui-même adressé un private joke ? - Retour texte